Genre et technologie dans la Chine impériale

Technology and Gender. Fabrics of Power in Late Imperial China. De Francesca Bray University of California Press 1997 420 pages

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Ce livre déjà relativement ancien, et d’ailleurs remanié il y a quelques années par son auteur, constitue selon nous un jalon important dans la recherche contemporaine sur l’histoire des femmes en Chine, mais aussi, au-delà, dans la réflexion sur l’interaction entre développement technique et rapports sociaux. En effet comme le souligne d’emblée l’auteur, « Les technologies sont spécifiques aux sociétés dans lesquelles elles se déploient, elles incarnent leurs visions du monde et les luttes quant à l’ordre social qui les traversent. Dans ce sens, la plus grande fonction des technologies est de produire les gens : les créateurs sont forgés par leurs créations et les utilisateurs par leurs usages. » L’ouvrage s’organise plus précisément autour de la notion (en anglais) de « Gynotechnics » c’est à dire « un système technique qui produit des idées au sujet des femmes et, de là, au sujet du système de genre et des relations hiérarchiques en général. » Si l’étude de ces « techniques genrées » est particulièrement appropriée pour la Chine, c’est que pour Bray elle offre «  la possibilité unique de transcender les différences de classe pour identifier les pratiques « genrées » communes à ces classes et dans le même temps d’explorer comment les inégalités entre femmes, de même qu’entre hommes et femmes, s’expriment matériellement. ». Précisons que si le livre ne peut bien évidemment tenir toutes les promesses théoriques d’une mise en rapport de ces deux grands « impensés » qu’était encore récemment le genre et qu’est encore trop souvent la technique, il offre néanmoins aussi un panorama complet de la situation des femmes dans la dernière phase de l’ère impériale et notamment du rôle joué par l’idéologie néo-confucéenne et, plus généralement, par l’intervention de l’État dans la perpétuation des rapports patriarcaux.

Dans sa première partie «  Bâtir une tradition. La construction de l’espace social Chinois. », Francesca Bray s’intéresse à l’habitat, aux règles strictes de l’« architecture magico-cosmologique », qui présidait à la construction des maisons et leurs effets : «  Quand une enfant grandissait et apprenait les pratiques de la maisonnée, elle apprenait à reconnaître sa place dans la société, elle intériorisait les hiérarchies de genre, de génération et de rang qui étaient signalées par les murs et les escaliers et pratiquées via les règles et protocoles de réception des invités, d’accomplissement des rites de passage ou des activités quotidiennes. » L’habitat était, plus spécifiquement, tout entier organisé autour du confinement des femmes, qu’on qualifiait communément, comme les lecteurs de La revanche des femmes ne l’ignorent pas, de « personnes de l’intérieur ».

Un des aspects plus spécifique que souligne bien Bray, c’est la centralité du continuum entre la famille et l’État, garantie de la pérennité du système impérial : « Pour les confucianistes, l’éthique et le principe de la direction de l’État sont les mêmes que ceux de la direction de la famille : la maison familiale n’était pas un univers privé, un abri par rapport à l’État mais un microcosme de l’État. » Et plus encore que l’emprise de certains principes, Bray décrit une véritable standardisation de l’habitat du haut jusqu’en bas de l’échelle sociale au point que « la maison du paysan pauvre était un module, une version dépouillée du palais impérial, construite selon les principes des mêmes architectures invisibles et faisant appel au même éventail d’expertise technique. » L’ordre néo-confucéen codifié et mis en place par une nouvelle élite recrutée par concours, et dont la réussite «  méritocratique » inclinait à privilégier l’inclusion sociale pour garantir la stabilité du pouvoir, offrait ainsi «  aux personnes en bas de l’échelle sociale et sans éducation, l’opportunité d’exercer leur autorité domestique selon les mêmes termes que leurs « supérieurs sociaux », au travers d’un système patriarcal de rang et hiérarchie entremêlées qui opérait dans chaque famille. »1

Comme elle le précise dans l’introduction, Bray appartient toutefois à un nouveau courant d’étude de l’histoire des femmes dans la Chine impériale, qui cherche à s’extraire de la vision classique, « orientaliste » va jusqu’à dire l’auteur, de femmes réduites à de pures victimes d’un système « barbare et rétrograde » (nous y reviendrons dans une prochaine note de lecture). Ainsi dans son analyse de la ségrégation des femmes et de la séparation nette des domaines respectifs dans la maison, Bray souligne que « paradoxalement, l’ordre patriarcal cherchait à contrôler les femmes en les confinant, mais dans ce processus il créa des espaces privés qui servirent de bases à la résistance à son contrôle. »

La seconde partie du livre qui porte sur le travail des femmes est tirées en partie d’un article qui a été traduit en français dans la revue des Annales en 1994 sous le titre : « Le travail féminin dans la Chine impériale. L’élaboration de nouveaux motifs dans le tissu social » (disponible sur Persée.fr). Bray y rappelle la validité de l’ancienne expression chinoise « les femmes tissent, les hommes labourent » puisque les travaux textiles constituaient le cœur des « Gynotechnics » et de la contribution des femmes à l’économie du foyer, puisque ces vêtements, dans la même mesure que les produits de l’activité agricole du mari, étaient soumis à la taxation impériale : « Le système fiscal imposait une division du travail genrée dans laquelle les femmes de toutes les classes produisaient des vêtements à l’intérieur des maisons. » Là encore, Bray souligne que le confinement pouvait être synonyme aussi d’une marge d’autonomie : « Ce n’est pas seulement que la force de travail était féminine : la production textile rurale était le domaine des femmes, dans lequel la connaissance technique, de même que la responsabilité de la production était contrôlées et gérées par les femmes. » Pourtant, avec le développement de l’économie marchande et de la production de coton qui venait se substituer à la soie, les femmes chinoises connurent entre la dynastie des Song et celle des Qing, ce qu’on est bien obligé d’appeler une restructuration radicale de leurs activités traditionnelles qui aura des conséquences décisives sur leur situation ultérieure.

Cette « transformation de l’industrie textile n’impliqua aucune invention particulière ou amélioration radicale des techniques ; comme dans beaucoup de cas de proto-industrialisation, des changements dans le secteur marchand, dans les politiques d’investissement et dans l’organisation du travail jouèrent un rôle beaucoup plus important que l’innovation technique. » Néanmoins ces changements «  écartèrent les femmes des activités textiles, les qualifications des femmes et leur contribution à la production furent marginalisées et subsumées dans une production domestique contrôlée par les hommes. » Il découla bien évidemment de cette évolution une reconfiguration des rapports de genre s’exprimant notamment dans les changements des régimes de filiation, d’héritage et de propriété. De même, avec ce déclin de la production textile des femmes, « la réclusion dans la maisonnée prit un sens nouveau », non pas plus d’autonomie mais plus de dépendance et de séparation. Cette évolution n’était bien sûr pas la bienvenue pour tout le monde, notamment les confucianistes qui firent « tout leur possible pour maintenir le « mode de production tributaire » qui déterminait la vie quotidienne des gens. », cet affrontement entre le mode précédent de production et le nouveau émergent étant un facteur central de l’histoire de la dernière phase de l’ère impériale et des rapports patriarcaux (voir Hill Gates « The Commodization of Chinese Women »).

La troisième partie du livre « Les significations de la maternité. Les technologies reproductives et leurs usages. » commence par cette précision utile : « aucune reproduction humaine n’est « naturelle » : dans chaque société les gens font des efforts immenses pour déterminer et contrôler leurs processus de reproduction (…) chaque société a ses technologie reproductives, dans lesquelles la compréhension de la fertilité et des rapports de parenté se traduisent en techniques qui sont appliquées en vue d’atteindre des buts reproductifs spécifiques. » Ainsi Bray démontre qu’il existait des formes de contrôle des naissances bien plus sophistiquées en Chine qu’en Europe à l’époque, avec, en conséquence, un taux de fertilité bien plus bas. Étant, par ailleurs, historienne du riz et des modes de production qui lui sont associés, elle souligne l’étroite corrélation entre l’évolution de cette production agricole et celle de la démographie. Toutefois, c’est en abordant ces technologies reproductives que Bray se concentre plus spécifiquement sur l’interaction entre genre et classe puisque les méthodes de contraception était en priorité réservées aux femmes de l’élite et l’adoption et la polygynie (recours à plusieurs épouses) permettait, dans une société où la succession patrilinéaire était un facteur primordial, aux famille riches d’exploiter les familles pauvres en déléguant et ainsi assurant la reproduction via la marchandisation des femmes pauvres.

Dans sa conclusion, Bray résume sa démarche : « 2 thèses sont au cœur de ce livre. La première c’est que la technologie est une forme d’expression culturelle, et de ce fait joue un rôle central dans la création et la transmission de l’idéologie. La seconde c’est que les technologies qui définissent la place et le rôle des femmes ne sont par marginales mais primordiales dans ces processus historiques. » Bref, plus encore que d’analyser simplement, comme cela a été fait pour l’univers domestique moderne, comment les technologies «  incarnent des valeurs et des croyances, lient les gens à une idéologie dans toutes leurs pratiques quotidiennes », il faut pouvoir les analyser comme un moment central de l’interaction entre classe et genre, hier dans la Chine impériale comme aujourd’hui.

Prochaine note de lecture : Retour sur les pieds bandés.

1Bray revient sur cet aspect central, et qui n’est pas sans rappeler Norbert Élias, dans sa conclusion : « La flexibilité sociale des stratégies d’inclusion sociale développées par la nouvelle élite méritocratique de la dynastie des Song était si englobante que la grande majorité des classes de la société y adhéraient : même un homme pauvre avait désormais des ancêtres, sa femme partageait les mêmes pratiques spatiales associées àla dignité féminine que le seigneur local et en théorie, même le fils d’un laboureur, si il travaillait suffisamment pouvait devenir homme d’État. L’intériorisation des valeurs était si puissante que les empereurs pouvait espérer propager leurs politique via l’instruction plutôt que la coercition. »

Guerre autour du genre et stabilité sociale dans la Chine de Xi Jinping : Interview d’une amie des « Feminist Five »

Nous publions ici la traduction de la première partie de l’interview ( la seconde porte sur les conditions plus spécifiques des arrestations et des procédures engagées) un peu ancienne (mars 2015) mais plus éclairante que bien d’autres, publiée sur le site Chuang en chinois et en anglais.

Présentation par Chuang : Plusieurs amis et associés des cinq féministes arrêtées le 7 mars se cachent toujours, mais l’une d’entre elles a bien voulu nous rencontrer pour une interview le 16 mars. Elle pense que le mieux qu’on puisse faire pour aider les prisonniers et leur cause est d’attirer l’attention sur leur situation en Chine et ailleurs. Leur arrestation a été largement relayée par la presse internationale et les autorités américaines et européennes ont fait des déclarations officielles à ce sujet, mais jusqu’ici peu d’analyses ont été proposées, donc cette interview se penche plus particulièrement sur des questions telles que : « en quoi cette affaire est exceptionnelle ? » « pourquoi ces individus furent-ils visés ? » « pourquoi dans le cours de l’offensive du régime de Xi contre la société civile, le féminisme semble-t-il plus particulièrement visé ? »

Chuang : Tu dis que chaque année durant les deux sessions ( il s’agit des sessions du Congrès National du Peuple et de la Conférence consultative politique du peuple ), des personnes sont arrêtées, mais tu ne t’attendais pas à ce que cela leur arrive à elles. Parce que l’action qu’elles avaient prévue d’organiser ( des distributions de tracts dans les transports en commun contre le harcèlement) ne semblait pas très menaçante ?

Anonyme : Je pense en effet que ce n’est même pas lié à l’action en tant que telle. Chaque année durant les deux sessions… c’est comme si le gouvernement cherchait à exprimer sa volonté en arrêtant des gens. Cela ne vise pas particulièrement une action faite à ce moment là, mais une combinaison d’autres actions faites à d’autres moments qui attirent l’attention et laissent penser aux autorités qu’ils faut interpeller ces gens. Mais ces cinq personnes font à la base du travail sur l’égalité de genre. A côté de certaines autres choses – par exemple Wang Man s’intéresse à la pauvreté et Wei Tingting s’intéresse à la bisexualité.. Mais ce qu’elles défendent principalement c’est l’égalité de genre. En Chine, « l’égalité homme-femme » est une priorité politique nationale. Tout le long, elles ont qualifié leur travail de « popularisation de la loi » «  Notre pays a cette lois, voyez les détails ici, n’importe qui peut utiliser cette loi pour se protéger.. » Elles n’ont jamais dit qu’elles allaient s’opposer à une loi ou une autre ou quelque chose d’équivalent. Et leurs actions ont toujours été plutôt modérées. Elles organisent rarement des actions. Ce qu’elles font le plus souvent c’est organiser des ateliers de formation pour les femmes, les groupes LGBT, etc. Ou, elles vont dans la rue pour faire des performances artistiques. Que des choses plutôt inoffensives. Il est donc difficile de croire que ce sont elles qui ont été arrêtées. J’ai toujours pensé que ceux qui sont actifs autour des questions relatives au HIV seraient arrêtées avant les activistes pour l’égalité de genre.

C : Une des explications c’est que ce serait lié à la pétition féministe qui demandait l’annulation du gala du festival de printemps à la télévision ( CCTV- campagne menée sur internet par les féministes contre une émission sexiste de la télévision officielle et qui a rencontré un grand écho ). Qu’en penses tu ?

An : Il y a clairement un rapport, mais pas aussi important que certains l’imaginent. Je me suis déjà dit que des activistes pour l’égalité de genre serait arrêtés durant la gouvernance de XI Jinping. Car en 2013, quand Xi venait juste d’arriver au pouvoir, j’ étais à Guangzhou avec certaines de celles qui ont été récemment arrêtées et nous voulions organiser un atelier de formation pour des étudiants, qui aurait aussi porté sur l’égalité de genre. C’est l’atlier le plus difficile que j’ai jamais eu à organiser. Nous avions prévu de le tenir dans un hôtel. Il y avait une trentaine de personnes et à peine avons nous essayé de rentrer qu’on nous a fichu à la porte. Nous avons essayé trois autres hôtels. Personne ne voulait nous laisser rentrer….Et c’était très semblable à la situation actuelle : tous les étudiants du Guangdong ont reçu un appel de leur fudaoyuan ( littéralement « conseiller politique », tuteur nommé par la faculté pour surveiller les étudiants et leur donner des conseils personnels et politiques) leur disant de ne pas participer au séminaire, et cinq ou six ont effectivement décidé de ne pas participer mais l’école a néanmoins continué à les harceler après. Et pendant ce temps la Gubao ( la police secrète) nous a tourné autour toute la journée… Donc déjà à cette époque, il m’est apparu que l’arrivée de Xi au pouvoir pourrait être un désastre pour l’égalité de genre.

G : A l’époque, j’avais questionné quelqu’un à ce sujet, elle m’avait dit qu’elle pensait que les autorités ne visaient pas particulièrement les luttes pour l’égalité de genre mais que cela faisait partie d’une répression plus générale de la société civile. Tu n’es pas d’accord ?

An : Depuis de nombreuses années, l’ONG qui avait organisé cet atelier, organisait plus de 10 séminaires et ateliers par an, et c’est celui-là que les autorités ont choisi d’interdire. Les activités liées aux LGBT ont été aussi visées, particulièrement à Pékin. L’année dernière autour du 4 juin ( jour anniversaire du massacre de Tiananmen ), au moins 20 événements liés au mouvement LGBT ont dû être annulés… Mêmes les projections étaient interdites.

G: Ces événements étaient tous organisés par les mêmes personnes ?

An : Non ( elle donne la liste de différents groupes) ; désormais dans les milieux des ONG, les gens disent «  Ah tu travailles sur les questions LGBT, c’est une question politique sensible ( sous-entendu tu prends des risques » Ça fait peur…

G: Donc tu penses que la répression de l’administration Xi contre la société civile vise particulièrement les activités LGBT et féministes ?

An : Oui. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Xi n’a pas cessé de mettre l’accent sur les « valeurs traditionnelles chinoises ». Ainsi on peut voir sa femme Peng Liyuan, qui était une artiste ayant eu beaucoup de succès, apparaître comme une mère de foyer modèle dans les médias. C’est la même chose pour le Gala du festival de Printemps sur CCTV qui valorisait constamment la famille et encore la famille.

C: J’ai entendu dire que juste après être arrivé au pouvoir, Xi a donné un discours où il faisait l’apologie de la féminité traditionnelle ou quelque chose comme ça.. (…) Quels en étaient les grandes lignes ?

An : Basiquement,que nous devions soutenir la culture chinoise traditionnelle, que les femmes devaient exercer leur travail naturel à la maison, amener leur valeur ajouté.

C : C’est quoi le « travail naturel » d’une femme ?

An : le travail domestique bien sûr ! (rires)

C : il a utilisé ce terme ?

An : oui !

C : C’est intéressant, parce que cela lie immédiatement le genre au travail. Une des analyses de la résurgence du patriarcat ces dernières années, des efforts renouvelés pour renvoyer les femmes à la maison, relie ce phénomène à la crise capitaliste : le capital ne plus absorber autant de travail qu’avant via le salariat donc il essaie de se débarrasser de la « population excédentaire » en renvoyant les gens vers des formes de travail non salarié, comme le travail domestique. Tu penses que cela vaut pour la Chine ?

An : Je ne suis pas sûr… Je pense qu’on ne peut pas analyser ce phénomène sans mentionner la « crise des garçons » dont tout le monde parle ces dernières années. Ils pensent que la progression des femmes à l’école, dans le travail, etc.. constitue une « crise » pour les garçons.

C : Car ils pensent que si les femmes veulent poursuivre leur propre carrière plutôt que de se marier, cela sera plus difficile pour les hommes de se trouver une épouse ?

An : C’est un des aspects. Ils pensent aussi tout simplement que ce n’est pas normal pour une femme de mieux réussir qu’un homme. Par exemple, pour les examens d’entrée à l’université : désormais les filles représentent 51% des entrants à l’université, les filles représentent 51%. Dès la minute où la ligne des 50% a été franchie, beaucoup d’administrations de l’éducation ont commencé à dire non. Cela veut dire que notre système éducatif a un problème. Nous sommes trop gentils avec les filles.. Et pendant ce temps dans la Conférence consultative politique du peuple chinois il n’y a jusqu’à aujourd’hui pas une seule femme. Dans le congrès national du peuple, les femmes ne représentent que 20% des membres. Et pourtant ils commencent à dire qu’il y a trop de femmes en politique.

C: Qui dit cela ?

AN : il suffit de regarder les infos. Beaucoup de membres de la conférence consultative ont publiquement dit que c’était un problème. De même, en 2013 ou 2014, un membre du CPPCC, surnommé Luo, a dit que les femmes ne devraient pas faire d’études supérieures. Et il est lui même professeur d’université ! C’est terrifiant.

C : Quel était son argument ?

An : Il pense que si les femmes font des études, les hommes ne voudront plus d’elles. Qu’elles ne pourront pas se marier.

C: Cela ressemble plus aux propos d’un patriarche à l’ancienne qu’à ceux d’un professeur ou d’un politicien.

An : En Chine tout le monde s’inquiète que des filles ne se marient pas. Tout le monde est inquiet de savoir si les hommes vont pouvoir trouver des épouses. Peu importe de savoir si les femmes veulent se marier ou non.

C : Donc ça n’a rien à voir avec des facteurs économiques ? Y-a-t-il la question de la concurrence que les femmes pourrait faire aux hommes sur le marché du travail ? C’est un sujet sur lequel les femmes dans d’autres pays sont souvent attaquées.

An : Je pense qu’il y a une différence. Tout d’abord, la Chine n’a jamais découragé les femmes de travailler en dehors de la maison, car le gouvernement ne permet jamais qu’on gâche de la force de travail. La Chine essaie de maintenir une croissance économique rapide, elle a besoin de toute la force de travail disponible, donc elle ne dit jamais aux femmes qu’elle ne doivent pas travailler hors du foyer.

C : Donc on leur dit de travailler à la fois dans et en dehors du foyer.

An : oui et que leurs salaires seront plus bas que ceux des hommes.

C: Pourquoi les officiels se préoccupent ils de cela ?

An : Hé bien.. Si le statut de la femme se hisse au dessus de celui de l’homme, où les hommes pourront ils évacuer leur aigreur ? Quand, en dehors du foyer, un homme vit un stress important, il a besoin de pouvoir se soulager, sinon il va commencer à penser «  je veux la réforme politique, je veux la révolution, je veux renverser le gouvernement, etc ( rires) Si ce n’est pas le cas, alors il a besoin d’un autre débouché. Et pour l’instant le débouché c’est de confier tout le travail domestique à la femme. Et si vous vous fâchez, vous pouvez exercer une violence domestique. Si vous battez votre femme, pas de problème, personne ne vous punira…C’est un moyen de maintenir la stabilité sociale. (…) Il est plus difficile aux femmes d’organiser une émeute. Si vous voulez éviter les émeutes, contentez vous de rediriger le stress des hommes vers les femmes. C’est un moyen facile pour un État de maintenir un semblant de stabilité.

Quelques jalons de l’histoire des législations sur le viol en Chine (suite)

La chute de l’Empire et la République de Chine

Jacques Gernet écrit dans le troisième tome du Monde Chinois : « L’ancien régime s’effondre sans que le groupe hétéroclite des révolutionnaires républicains y ait véritablement contribué, sinon comme force d’appoint relativement négligeable. La « révolution » de 1911 n’est pas, comme on l’a prétendu afin de l’insérer dans le schéma d’une évolution historique dont le modèle a été fourni par l’Europe ou par la théorie marxiste des cinq stades de l’humanité (…) une révolution « bourgeoise » mais un simple intermède dans la décomposition du pouvoir politique en Chine. »

Pourtant, la période extrêmement troublée qui précède la victoire communiste de 1949 a vu des évolutions majeures pour les droits des femmes. Si les initiatives du mouvement pour le suffrage des femmes au tout début de la révolution ( sur lesquelles nous reviendrons dans un autre post) se sont révélées infructueuses; lorsque le Guomindang revient au pouvoir en 1927 après l’intermède de la dictature de Yuan Shikai et de la partition du pays entre divers zones contrôlées par des « seigneurs de guerre », le parti de Sun Yat-Sen et Chiang Kai-shek a mis à son programme l’égalité des hommes et des femmes. Le code civil qui est promulgué en 1930 par le nouveau pouvoir constitue ainsi un tournant radical puisqu’il introduit le droit des femmes à l’héritage. Kathryn Bernhardt dans Women and Property in China. 960-1949 résume le bouleversement engagé : « Pour les législateurs du Guomindang, il y avait trois grands obstacles aux droits à l’héritage des femmes – la succession patrilinéaire, la famille patrilinéaire et le concept de propriété comme propriété familiale. Ils dissocièrent donc l’héritage de la succession patrilinéaire, égalisèrent les rapports de parenté et séparèrent la propriété de l’économie domestique. Ils adoptèrent les concepts occidentaux de propriété individuelle et d’héritage post-mortem. (…) L’égalité de genre complète était désormais inscrite dans la loi. » De même, le nouveau régime adopte des lois sur le divorce, inspirées de celles existant en Suisse et en Allemagne et très libérales pour l’époque. Toutefois, comme le constate Susan L. Mann dans Gender and Sexuality in Modern Chinese History : « Bien que les nouvelles opportunités de divorce ouvertes par la loi républicaine amenèrent un nombre sans précédent de femmes à saisir les tribunaux, la stigmatisation sociale, les problèmes économiques laissés inchangés par la loi ( comme la difficulté à se remarier) continuèrent à rendre difficile aux femmes de prendre avantage des nouvelles options juridiques. Même à Shanghai, le taux de divorce resta globalement bas – moins d’un divorce pour 1000 personnes dans les années 30. Dans le même temps les veuves continuaient de subir la stigmatisation confucéenne liée au remariage, qui n’avait jamais été remise en cause par les réformes juridiques des républicains. La chasteté des veuves restait la norme. » Il en était d’ailleurs de même pour les droits de propriété : « Le nouvel ordre juridique basé sur la propriété individuelle et l’égalité des sexes, opérait dans un climat social où les principes et les pratiques de la succession patrilinéaire et de la propriété familiale restaient prédominants. Quand ce nouvel ordre juridique et ces pratiques coutumières se rencontraient au tribunal, le sort des droits à l’héritage de la femme ou de la fille dépendaient du degré de disjonction entre les deux.  » ( Kathryn Bernhardt) Les juges se contentant la plupart du temps d’arbitrer entre la nouvelle législation moderniste et les traditions patriarcales.

Pour ce qui est de la loi pénale, les réformes visèrent principalement à aggraver les peines en cas de rébellion ou de subversion, l’accession au pouvoir du Guomindang étant inséparable de l’écrasement du mouvement ouvrier comme l’avait démontré la commune de Shanghai. Le code pénal de 1928 définit, à l’article 221 du chapitre consacré aux délits commis contre la moralité , le viol comme : « comme un acte par lequel un homme engage une relation sexuelle avec une femme par la force, la menace de la force, la drogue, l’hypnotisation ou tout autre moyen d’empêcher la femme de résister à ses avances sexuelles. » Mais comme le constate Chih-Chieh Lin dans son article« Failing to Achieve the Goal: A Feminist Perspective on Why Rape Law Reform in Taiwan Has been Unsuccessful » « La loi ne criminalisait pas le viol à moins que le violeur n’ait eu recours à un haut niveau de violence. Les mises en accusation étaient rares car il était difficile de prouver que le niveau de force engagé était suffisant pour prouver que la victime n’avait pas pu résister. » On en restait donc sur le papier au régime précédent, d’autant plus que les tensions politiques aidant, le parti nationaliste va vite revenir à une conception plus traditionnelle du rôle de la femme. Comme le rappelle Judith Stacey dans Patriarchy and Socialist Revolution in China: « Le Guomindang chercha rapidement à reformuler le féminisme pour faire des femmes une division auxiliaire de l’effort national de redressement. Ce féminisme révisionniste réaffirmait le genre comme un principe régulateur de base et incitait les femmes à assumer leur position « complémentaire » et définitivement subordonnée dans les sphères de la maternité, du service social volontaire et de l’édification morale. Finalement dans les années 30, le Guomindang formula officiellement son recul quant au féminisme en introduisant sa réponse la plus spécifique et la plus futile à la crise du confucianisme – le mouvement de la vie nouvelle. Cet initiative volontariste cherchait à rétablir l’ordre moral et social en restaurant les valeurs confucéennes, désormais matinée de Christianisme. » Mouvement de la vie nouvelle que les exactions des fameuses « chemises bleues » affiliées au parti se chargèrent de discréditer.

Les viols de masse sous la domination des seigneurs de guerre et dans la guerre civile

Quoiqu’il en ait été des velléités modernisatrices des nationalistes, la massification du viol dans les affrontements militaires de cette période (nous n’évoquerons pas ici les atrocités commises par les armées d’occupation japonaises) auraient suffit à les rendre dérisoires pour une grande partie de la population des provinces. Ainsi Edward A. McCord dans le chapitre « Burn, Kill, Rape, and Rob: Military Atrocities, Warlordism, and Anti-Warlordism in Republican China » qu’il a rédigé pour le recueil Scars of War. The Impact of Warfare on Modern China,décrit longuement de nombreux épisodes d’exactions menées par les troupes de tel ou tel seigneur de guerre, pour qui cela représentait au bout du compte un moyen pratique de payer leurs troupes. L’ampleur de ces atrocités, d’une échelle selon McCord « bien supérieure à celle commise en générale par des soldats dans une guerre », eurent un effet majeur sur la suite du conflit. « La publicité données aux atrocités commises par les armées des seigneurs de guerre renforça « l’anti-warlordisme » (sic ! NDT) comme but politique central de l’époque et à la fois les partis nationalistes et communistes définirent l’élimination des seigneurs de guerre comme un de leurs principaux objectifs. L’importance donnée aux exactions militaires dans la critique des seigneurs de guerre, signifiait aussi que ces partis seraient jugés au final sur leur aptitude non seulement à réunifier le pays mais aussi à mettre fin à la violence militaire contre les populations civiles. De fait, face aux atrocités des armées des seigneurs de guerre, la création d’une armée disciplinée qui pourrait regagner la confiance du peuple devint un objectif stratégique, tant pour les pouvoirs politiques que militaires. » (Edward A. McCord)

C’est visiblement une leçon que les troupes nationalistes oublièrent rapidement, notamment en ce qui concerne le viol comme le souligne Judith Stacey : « Au lieu d’aider les familles paysannes, l’armée blanche (du Guomindang), les dévalisait le plus souvent. Les militaires réquisitionnaient les rares récoltes des villages. Si les combattants de l’armée rouge se battaient souvent depuis leur localité d’origine, les armées du Guomindang venaient de l’extérieur et n’avaient en général aucune sympathie pour les populations locales. La discipline et la rectitude de l’armée rouge contrastait fortement avec les violations de la propriété, de la sexualité et de la vie commises par les armées blanches. Le pillage, le viol et les agressions étaient endémiques chez ces dernières. Le viol de leurs femmes étant ce qui provoquait l’hostilité la plus grande de la part des locaux. » (Patriarchy and Socialist Revolution) Jack Belden dans son récit de la guerre civile, China Shakes the World, raconte ainsi cette anecdote : « J’ai même trouvé un propriétaire terrien gagné à la cause communiste du fait de la différence entre le Guomindang et la 8eme armée de Route ( communiste). Lorsque je l’ai rencontré dans un village, sa terre avait été divisée et redistribuée et il haïssait l’armée rouge pour cela. Mais quand le Guomindang a provisoirement repris le contrôle de la zone, sa fille, qui était la plus jolie du village, fut forcée de coucher avec le commandant de l’armée blanche. Par conséquent, et malgré la perte de sa propriété, le propriétaire terrien préférait grandement l’armée rouge. »

On sait que « Ne prenez pas de libertés avec les femmes » faisait parti des fameuses recommandations de discipline émises dés 1929 par Mao ( elles sont reproduites dans le Petit livre rouge). Pourtant dans un de ses textes les plus fameux, le « Rapport sur l’enquête menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan », celui-ci semblait montrer plus de tolérance pour le « viol de classe » : «Le peuple pénètre comme un essaim dans la maison des tyrans locaux et de l’ignoble gentry qui sont contre les associations paysannes, ils égorgent leurs porcs et mangent leurs céréales. Ils se prélassent même pour une minute ou deux sur les lits incrustés d’ivoire appartenant aux filles de la maisonnée… » Plusieurs épisodes de ce type obligèrent en tout cas le parti communiste a prendre très tôt des mesures sévères contre ce type d’excès.

La République Populaire de Chine

Une des premières mesures phares du nouveau régime fut la promulgation en 1950 d’une loi sur la famille, effectivement révolutionnaire par certains de ses aspects quoique centralement traditionaliste, puisque les nouveaux droits des femmes n’étaient compris que dans le contexte du mariage et de la reproduction, bref de la famille. Cette loi reflétait et reflétera dans ses évolutions, les évolutions et tiraillements du Parti Communiste Chinois sur le sujet depuis les premières mesures audacieuses prises dans les années 30 dans le Soviet du Jiangxi jusqu’à la politique, plus mitigée que le veut bien le mythe, menée ultérieurement ( nous reviendrons sur cette trajectoire dans un prochain post).

Pour ce qui est plus spécifiquement des lois sur le viol et les violences sexuelles, il est difficile de se faire une idée exacte de ce que prévoyait le code pénal puisque la promulgation de celui-ci fut repoussée à plusieurs reprises sous l’ère maoïste. Ainsi, une première version qui devait être approuvée en 1957 entra en collision avec « le mouvement anti-droitiers » initié par Mao, de même une nouvelle version soumise en 1963 fut bientôt renvoyée aux calendes grecques par le comité politique du fait de la révolution culturelle (sur le sujet voir Jian Fu Chen Chinese Law : Context and Transformation). Bref, le premier code pénal chinois moderne ne fut mis en place qu’en 1979, après la mort du Grand Timonier.

Ce code, assez largement inspiré du code soviétique, n’indiquait que les peines prévues ( par exemple : « Quiconque par la violence et la coercition ou par d’autres moyens, viole une femme doit être condamné à pas moins de trois ans et pas plus de dix ans d’emprisonnement » Article 139) mais ne donnait pas de véritable définition de ce qui constituait un viol. Suite à de nombreux débats et à plusieurs condamnations abusives, une déclaration commune, en avril 1984, de la Cour suprême du Peuple et du ministère de la sécurité publique mit les choses au clair  en définissant le viol comme  «l’emploi de la violence, de la coercition ou d’autres moyens pour forcer une femme à des relations sexuelles contre sa volonté. » Il y est clairement indiqué qu’une réputation de « promiscuité sexuelle » et « la présence ou l’absence de signes de résistance » ne pouvaient être pris en compte dans la condamnation d’un homme accusé de viol. La suite du document détaillait précisément le large spectre des moyens de coercition désormais reconnu par la loi ( sur le sujet voir l’article Chinese Rape Law in Comparative Perspective de Harold Tanner ).

La particularité de cette nouvelle législation, c’est qu’elle fut très vite massivement utilisée lors d’une campagne contre le « hooliganisme » dans les villes, menée à partir d’aout 1983 . Quoiqu’il n’y ait pas eu à l’époque de hausse particulière du nombre de viols recensés, ni même de la criminalité en générale, il fallait pour les officiels mettre fin au désordre urbain et redonner confiance en la police. Parmi les sept chefs d’accusation rendus prioritaires par la campagne figuraient ceux de viol et de hooliganisme, qui étaient souvent confondus en une même accusation puisque la cible principale de l’opération c’était les jeunes chômeurs venus de la campagne. Comme le résumait Christina Kelley Gilmartin dans son chapitre Violence against Women in Contemporary China du livre Violence in China. Essays in culture and counter-culture : « L’ère post-maoïste de réformes économiques avait amené à la fois des changements radicaux dans les structures politiques et économiques et créée de nouveaux problèmes et tensions sociales. Avec le démantèlement des structures communes dans les zones rurales par exemple, les mesures de contrôle étaient bousculées, la mobilité était encouragée afin de stimuler l’économie rurale, de plus en plus d’hommes avaient un travail à l’extérieur et les femmes ne travaillaient plus en grands groupes dans les champs. Pour la première fois depuis 1949 également, un grand nombre de jeunes gens se retrouvaient sans emploi dans les villes et ce plusieurs années après avoir eu leurs diplômes. Les résidents urbains chinois qualifiaient ces jeunes désoeuvrés de Hooligans ( liumang) et les considérait comme une source de problèmes sociaux. De plus, ces jeunes qui décidaient de créer de petits business étaient plutôt mobiles et largement hors d’atteinte de la supervision des vieilles générations. Dans le même temps, l’emprise des stricts mœurs confucéennes et du code sexuel communiste puritain qui avait été déjà affaiblie pendant la révolution culturelle, le fut encore plus par l’ouverture de la Chine au monde extérieur. »

Durant les six premiers mois de cette campagne plus de 563 000 personnes furent arrêtées et le chiffre atteint plus d’un million au bout d’un an, 24 000 personnes étant condamnés à mort. L’un des effets paradoxaux de cette opération c’est d’avoir mis la question du viol au premier plan, notamment dans les médias avant de mieux la remettre sous le tapis, une fois que les statistiques artificiellement élevées d’agression sexuelles soient artificiellement redescendues pour illustrer la réussite de la campagne qui ,selon Christina Gilmartin, n’a rien changé de fondamental à la situation des femmes à l’époque : « Clairement, la vision selon laquelle les traits culturels traditionnels ont persisté malgré les efforts du gouvernement pour les éradiquer est fausse. Au contraire, les politiques de l’État ont renforcé l’ordre patriarcal et systématisé beaucoup de discriminations vis à vis des femmes. En agissant ainsi, ils ont contribué à pérenniser un environnement social dans lequel la violence contre les femmes a servi à la fois à perpétuer l’ordre patriarcal et à retarder le changement social. »

La question du viol ne sera plus débattue socialement jusqu’aux récentes lois, notamment celle sur sur la violence domestique et aussi bien sûr grâce aux luttes des féministes…

Quelques jalons de l’histoire des législations sur le viol en Chine

«  Le viol est entré dans la loi par la porte de derrière, comme un forme de crime contre la propriété d’un homme commis par un autre homme. La femme étant vue, bien évidemment, comme une propriété. » Susan Brownmiller Against our Will. Men, Women and Rape

Suivre l’évolution des lois réprimant (quoiqu’en Chine comme partout ailleurs jusqu’à la fin du XX ème, le terme « encadrer » semble plus juste) le viol permet d’éclairer certains aspects spécifiques du « système patriarcal » chinois et de ses évolutions. Nous donnons ici quelques jalons.

Le viol dans le Code Tang

Précisons que traditionnellement en Chine, le viol (qiangjian) est conçu comme une des formes de la catégorie plus large des comportements sexuels illicites (jian), i-compris des rapports sexuels illicites consensuels (hejian) comme l’adultère (tongjian). Cet amalgame latent entre viol et adultère se faisant bien sûr au détriment des victimes de violences et, comme nous le verrons, d’autant plus dès lors que la défense de la chasteté aura été érigée en principe d’État.

Dans le Code Tang, le code pénal promulgué en 653 par la dynastie du même nom, acte fondateur de la tradition juridique chinoise, qui a servi de modèle pour toutes les dynasties ultérieures et dont la philosophie continue, de nos jours, à influencer la loi pénale, les peines sont définies selon le crime commis et la position sociale du coupable et de la victime. Ainsi pour le viol, comme le note Matthew Sommer dans Sex, Law,Society and Culture in Late Imperial China (Chapitre 3 The Evolution of Rape Law: Female Chastity and the Threat of the Outside Male) :  « Dans les statuts de la dynastie Tang, ce sont les infractions impliquant des femmes « libres » qui comptent réellement, particulièrement si l’agresseur est membre des nombreuses catégories de personnes d’un rang inférieur ou non libre. A cette époque, la loi soulignait les nettes différentiations de rang plutôt que la vertu. »

Cette primauté du rang est soulignée par le fait que la coercition qui caractérise le viol n’entraîne, pour l’agresseur, qu’une aggravation très relative de la peine en comparaison à un relation consentie. Sommer en déduit : « Quand on considère l’échelle des punitions contre les rapports sexuels illicites dans le code Tang, on peut déduire quel type de violeurs les législateurs Tang craignaient le plus. La peine la plus sévère était la décapitation ; à part pour quelques cas spectaculaires d’inceste, celle-ci était réservée aux hommes esclaves ou « demi-esclaves » qui utilisaient la force pour avoir un rapport sexuel avec une femme de l’entourage immédiat de leur maître. Cet homme dangereux était un outsider en terme de rang, de classe et de sang, il représentait néanmoins une figure familière, un membre de la vaste force de travail attachée à chaque famille de l’élite à cette époque. La priorité accordée à ce type de scénario reflète l’anxiété d’une aristocratie quant à sa capacité à se soumettre ses propres esclaves et suggère des comparaisons avec la paranoïa des propriétaires d’esclaves américains au sujet des viols de femmes blanches par les hommes noirs : dans les deux systèmes, le pire scénario était celui d’une inversion de l’état des choses (dans lequel les maîtres bénéficiaient du libre usage sexuel de leurs femmes esclaves) et reflétait le sentiment d’insécurité de l’élite concernant la possibilité d’une rébellion de classe. De fait, une des priorités du code Tang est le contrôle du travail servile ou semi-servile. »

La réforme Qing

La législation sur le viol ne semble pas avoir fondamentalement changée jusqu’à l’avènement de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) et la proclamation du code Qing. Si ce dernier conserve les lois du code Ming (qui le précédait et continuait le code Tang) sur les crimes sexuels, il modifie toutefois celle qui porte sur le viol. Comme le résume Vivien W. Ng dans son article « Ideology and Sexuality : Rape Laws in Qing China » : « D’un trait, le gouvernement Qing a rendu très difficile pour les femmes de prouver qu’elles étaient victimes de viol. Pour que le viol soit établi de façon irréfutable, la victime devait fournir la preuve qu’elle avait lutté contre son agresseur pendant la totalité de son calvaire. Ces preuves incluaient 1) des témoins, qui avaient soit vu soit entendu la victime appeler à l’aide 2) des hématomes et des lacérations sur son corps 3) des vêtements déchirés. De surcroît, si la violence avait été utilisée au préalable mais que, par la suite la femme avait cessé de résister, le cas n’était plus considéré comme un viol mais comme un rapport sexuel illicite, situation dans laquelle la femme devait être punie également. La charge de la preuve reposait donc avant tout sur la victime et c’était en effet un lourd fardeau. Du fait de l’extrême précision des preuves demandées par la loi et du principe sous-jacent que la femme pouvait finir par donner son consentement au cours d’une agression sexuelle, rien à part la mort ou de très sérieuses blessures ne permettait à la victime d’établir le viol. » La loi module par ailleurs les punitions selon le statut de la femme, les rendant plus sévères si celle-ci est mariée et indiquant par là que la violation du droit de propriété sexuelle du mari comptait plus que la virginité par exemple, qui a longtemps été importante dans les lois sur le viol en Occident.

Vivien W. Ng explique ce durcissement de la législation sur le viol par la nécessité pour des mandchous juste arrivés au pouvoir de pacifier le pays et de se gagner les faveurs de la classe des lettrés : « A cette fin, les mandchous se présentèrent comme les restaurateurs et les gardiens du Néo-confucianisme, qui était devenu l’idéologie d’État sous les Ming et qui mettait l’accent, entre autre, sur l’obéissance à l’autorité, la loyauté aux supérieurs et la chasteté pour les femmes. »

Pour Sommer, dans le livre précédemment cité, « La chasteté féminine et la pénétration (par un « pénis illégitime » NDT) ont toujours eu de l’importance mais tous deux ont compté encore plus quand les rôles familiaux et de genre ont commencé à supplanter les distinctions de rang dans les investigations juridiques. Au XVIII ème la distinction primordiale pour les juristes n’était plus entre la femme libre et la femme non libre mais entre la femme chaste et celle qui en l’était pas. Le violeur typique était toujours vu comme un mâle extérieur qui menaçait de polluer la lignée familiale mais son identité avait changé avec le temps. Le vieux stéréotype de l’esclave attaquant la femme de son maître avait laissé la place au prédateur solitaire situé hors du système familial. Dans ce nouveau stéréotype, la distinction principale pour les juristes n’était pas entre le maître aristocratique et le travailleur mais entre le maître de maison et le gredin sans attaches.

L’accent mis sur la chasteté féminine implique que les choix sexuels individuels de la femme paysanne avaient une grande importance pour l’État impérial. Au travers de la loi et d’initiatives de propagande, l’État Qing cherchait à mobiliser la puissance d’agir et de s’affirmer des femmes pour la cause de la défense d’un ordre normatif familial. Cette priorité reflète à la fois la conscience et l’inquiétude croissante quant aux nombres de gens qui ne se conformaient pas à cet ordre et à la variété de stratégie de survie impliquant parfois des crimes sexuels. » Ce passage d’un stéréotype basé sur une distinction de rang à un stéréotype fondé sur une distinction morale correspondant donc à la crise démographique et économique traversée à l’époque par la Chine, qui avait mise sur les routes de nombreux hommes pauvres condamnés à ne jamais pouvoir trouver de femme, du fait du déficit démographique et du recours massif au concubinage chez les plus riches.

La promotion de la chasteté de la femme mariée mais aussi de la veuve, dont témoigne cette loi sur le viol. est un des sujets récurrents concernant la dernière période impériale. Elle était effectivement activement prônée par l’État, au moyen notamment de tout un système honorifique et commémoratif  (voir Female Virtue and the State in China de M.Elvin). Il s’agissait bien sûr de réaffirmer le lien ombilical entre l’ordre familial et l’ordre impérial via la piété filiale qui est à la base de la pensée confucéenne mais aussi de garantir la pérennité du système patrilinéaire de succession, dans lequel la « chasteté » des femmes est primordiale. Cette importance accordée à la chasteté et à sa défense, jusqu’à la mort que ce soit face à un violeur ou par le suicide après la mort du mari, étant un des traits marquants de la réaction néo-confucéenne qui a débuté dès avant la domination mandchoue.

Or cette réaction néo-confucéenne était elle-même le signe de plusieurs changements profonds. Tout d’abord une restructuration de la production domestique et de sa division du travail incarnée par le fameux proverbe nángēngnǚzhì « les hommes labourent, les femmes tissent » avec la fin progressive, suite notamment à la substitution du coton à la soie, de l’activité textile des femmes, dont a découlé un plus grand repli sur la sphère privé (nous y reviendrons bientôt dans une note de lecture sur le livre de Francesca Bray Technology and Gender). Et dans le même mouvement l’essor de formes de capitalisme marchand qui sont venues mettre à mal l’économie tributaire traditionnelle dans laquelle la production textile des femmes servait justement à payer les impôts. Hill Gates dans son important article« The commoditization of Chinese Women » replace le culte de la chasteté et ses avatars, des pieds bandés aux lois sur le viol, dans le cadre de l’affrontement entre ces deux modes de production, « proto-capitaliste » et « tributaire ». Le retour à l’ordre moral agissant certes d’un côté comme un frein au développement capitaliste mais la « marchandisation » des femmes devenant le moyen d’assurer l’équilibre entre ces modes de production. Ainsi, tandis que d’un côté la préservation de l’ordre familial patrilinéaire comme « microcosme économique, politique et social de l’univers chinois a transformé les femmes en source de pouvoir, de richesse et de supériorité sociale pour l’homme », leur caractère «  aisément aliénable par le mariage ou l’adoption à l’extérieur, la vente ou l’infanticide » permettait d’un autre côté d’ajuster le rapport capital-travail dans les entreprises familiales naissantes. Bref « Leur polyvalence comme humain et comme femme, comme familière et étrangère, personne et marchandise permettait une grande flexibilité dans l’accumulation du capital familial et produisait dans le même temps pour les hommes la récompense émotionnelle ambiguë d’une transcendance dépassant les classes. » Les lois sur le viol participaient donc, au croisement de l’ordre moral et de la valeur d’échange, de ce compromis néo-patriarcal.

«Les barbares aux longs pieds » du « Royaume céleste de la grande Paix »  Les femmes dans la rébellion Taiping

Le grand soulèvement millénariste dit des « Taiping » qui secoua la Chine de 1850 à 1863 et dont la répression fit, selon certaines estimations, près de 20 millions de morts, a constitué un jalon non négligeable dans l’histoire des luttes d’émancipation des femmes en Chine. Nous donnons ici un aperçu de quelques uns de ces aspects.

Les Hakka

Le mouvement naquit dans un village du Guangxi à l’instigation de Hong Xiuquan qui affirma avoir eu la révélation en rêve qu’il était le frère cadet de Jesus et qu’il devait libérer la Chine de l’oppression mandchoue et occidentale. Hong, ainsi que la plupart des dirigeants et plus généralement des participants à l’insurrection, était un Hakka, des chinois Han arrivés dans sud suite à diverses migrations successives depuis le Henan, le Shandong et le Hubei. Ces « migrants » avaient du finalement s’installer sur des terres montagneuses et peu fertiles. De ce fait les hommes furent obligés d’aller chercher du travail à l’extérieur, laissant les femmes cultiver la terre. Comme le décrit Ono Kazuko dans Chinese Woman in a Century of Revolution : «  Dans ces familles ne possédant presque rien, les hommes n’avaient aucune raison de dominer les femmes, et, de même, les femmes n’avaient aucune raison de dépendre des hommes. Les femmes Hakka n’avaient pas non plus les pieds bandés, le symbole de la « femme cultivé ». Avec leurs pieds nus, elles consacraient leurs journées au dur labeur agricole, parfois avec les hommes, parfois à leur place quand ces derniers partaient chercher du travail loin de leurs villages. » Ces femmes étaient notamment connues pour leurs chansons d’amour, parfois dialoguées entre hommes et femmes, qui pouvaient durer plus d’une heure et dont Kazuko dit : « Le grand nombre chansons passionnées des Hakka suggèrent que les relations entre les hommes et les femmes qui travaillaient dans les collines étaient extrêmement naturelles et ouvertes. Ayant atteint un statut égal aux hommes par leur participation au travail, les femmes Hakka n’étaient pas contraintes par les normes confucéennes traditionnelles et pouvaient résolument exprimer leur amour. »

Au-delà de l’insurrection Taiping, les Hakka ont joué un rôle majeur dans toute l’histoire moderne de la Chine comme le rappelle Mary S. Erbaugh dans son article « The Secret History of the Hakkas:The Chinese Revolution as a Hakka Enterprise » : « La révolution socialiste s’est bien accordée avec la tradition Hakka de contestation militante, si bien que 3% de la population du continent a eu trois plus de probabilité que les autres Han de parvenir à de hauts postes de direction. Six des neuf bases de guérilla « soviétiques »  se trouvaient dans des territoires Hakka, la route de la longue marche passait de villages Hakka en villages Hakka. En 1984, la moitié des membres du comité permanent du politburo étaient des Hakka et la République Populaire et Singapour avaient tous deux des leaders Hakka, Deng Xiaoping et Lee Kwan Yew qui furent rejoint par un autre Hakka, Lee-Teng-Hui qui prit la tête de Taiwan en 1988.(…) La solidarité Hakka souligne comment un sous-groupe ethnique peut prendre une grande importance si l’opportunité historique se présente. Au début du XX ème siècle, la pauvreté Hakka faisait de la réforme agraire un objectif pour lequel il valait la peine de se battre et ce, au moment précis où les activistes socialistes avaient désespérément besoin des forces traditionnelles Hakka : la mobilité, l’habileté militaire, des femmes fortes et un langage commun (le Hakka) utile stratégiquement. » Erbaugh fait bien sûr le parallèle, toutes proportions gardées, avec le rôle joué par les juifs dans les mouvements révolutionnaires d’Europe centrale et de Russie.

Le statut des femmes Hakka constituait bien sûr un facteur important : « Les femmes Hakka s’adaptèrent à leurs difficiles conditions d’existence grâce à leur force physique et leur indépendance. A l’exception de quelques membres des classes supérieures, elles n’avaient jamais bandé leurs pieds. Les femmes gardaient traditionnellement des réserves importantes d’argent tirées de leur dot, allaitaient elles-mêmes leurs enfants et travaillaient à l’extérieur pour gagner de l’argent. (…) La tradition Hakka encourageait fortement la monogamie et décourageait la vente des filles, le recours aux concubines et la prostitution. La pauvreté forçait souvent les hommes a partir au loin, les femmes labouraient donc souvent leur champ et géraient l’argent du ménage. L’indépendance des femmes favorisait également une relative liberté dans les rapports entre les sexes comme l’illustre les chants d’amour. » (Erbaugh) Nous allons voir que ces traditions Hakka n’ont pas manqué de se refléter dans la pratique des Taiping.

La révolution Taiping

L’idéologie millénariste qui animait le soulèvement était un mélange pour le moins détonnant d’influences protestantes et de conceptions traditionnelles chinoises (« le terme de Grande Paix, Tai-ping, évoque un vieux thème politico-religieux chinois, un rêve très ancien » J. Chesneaux) mais aussi d’utopies paysannes, de nationalisme anti-mandchou et de velléités modernisatrices, ce qui ne manqua pas de dérouter les contemporains et même un observateur aussi perspicace que Marx. Après la prise de Nankin en 1853, les Taiping entreprirent en tout cas de mettre en œuvre une partie de leur programme « communiste », notamment concernant la libération des femmes.

Augustus F. Lindley qui fut un témoin direct, raconte dans son livre Ti Ping Tien Kwoh : The History of the Ti-ping Revolution : « Durant mes rapports avec les Taiping, si il y a un aspect de leur système et de leur organisation qui m’est apparu le plus admirable, c’est bien la façon dont ils ont amélioré la position des femmes, dont le statut s’est élevé ainsi d’un régime asiatique dégradant à celui d’une nation civilisée. » Il note notamment que les Taiping interdirent le bandage des pieds et que « tous les enfants nés depuis la rébellion avaient des pieds normaux ». Les rebelles n’hésitaient d’ailleurs pas à arracher le bandage aux pieds des femmes dans les villes et régions nouvellement conquises. La prostitution et le recours aux concubines étaient également interdits et l’égalité entre hommes et femmes était proclamée et plus ou moins appliquée dans la répartition des terres, la division du travail et l’éducation.

Femmes au combat…

Dès le début du soulèvement, la présence des femmes au combat fut importante et ne passa pas inaperçu comme le relate Ono Kazuko qui cite la description donnée par un partisan de l’empire : « Parmi ces bandits, il y a des femmes soldats, toutes sont des proches des rois Taiping. Venant de minorités misérables telle les Yao et les Zhuang, elles ont grandi dans les caves et se promènent pieds nus et avec des turbans sur la tête. Elles peuvent escalader des falaises abruptes avec aisance et leur courage surpasse celui des hommes. Sur le champ de bataille elles portent des armes et se battent en première ligne. Les troupes gouvernementales ont été défaites par de telles adversaires dans les récentes batailles. » Kazuko poursuit la description : « Puisqu’elles étaient si actives elles préféraient porter des pantalons plutôt que des jupes. Leur apparence singulière – de grands pieds, des turbans rouges sur la tête et des pantalons- amenait probablement les personnes « civilisées » de l’empire chinois à les regarder comme une race inférieure largement étrangère aux Han chinois, une race situé entre le singe et l’homme sur l’échelle de l’évolution. Mais c’est précisément ces femmes qui se battaient encore plus courageusement que les hommes. Les Taiping virent ainsi émerger plusieurs femmes générales. » Les autorités ne s’y trompèrent pas qui prônaient une répression impitoyable contre ces femmes combattantes, tel cet espion Qing envoyant son rapport depuis Nankin «  Dès que nous aurons repris la ville, tous les femmes du Guangxi devront être exécutées. Nous ne devrons montrer aucune pitié et aucune indulgence envers elles. Car elles ont été aussi courageuses et féroces que les soldats hommes qui ont défendu la ville. » Les unités de femmes furent toutefois peu à peu de plus en plus affectées aux grands travaux, du fait notamment qu’elles devaient intégrer dans leurs rangs de nombreuses femmes aux pieds bandés, souvent inaptes au combat.

…et puritanisme

La particularité de l’armée Taiping c’est en effet qu’elle fut dés le départ organisée sur une séparation stricte des sexes. Comme l’explique Franz Michael dans The Taiping Rebellion. History and Documents : « En plus d’organiser leurs partisans selon les règles militaires, les leaders Taiping séparèrent les hommes et les femmes en différentes unités. Les femmes étaient organisées dans le même type d’unité, sous les ordres de leurs propres officiers qui avaient les mêmes titres que leurs homologues masculins. Les unités pour hommes et les unités pour femmes se trouvaient dans des camps séparés et aucun contact n’étaient permis. La mise en place de cette séparation entre les sexes était d’une importance évidente pour maintenir la discipline dans une force mobile. Cette mesure fut toutefois établie sur la base de la doctrine religieuse. Les hommes et les femmes étaient des frères et sœurs, les relations sexuels constituaient un péché et la chasteté était un commandement de Dieu. Même les couples mariés n’avaient pas le droit d’avoir des relations sexuelles. Ceux qui désobéissaient étaient décapités. »

Cette interdiction fut étendue pendant un temps aux villes tenues par l’insurrection, où hommes et femmes devaient vivre dans des communautés séparées et où même les couples mariés n’avaient pas le droit de vivre ensemble ou d’avoir des relations sexuelles. Un système de contrôle très strict fut mis en place comme le retrace Lindley : « Chaque femme du royaume Taiping devait soit être mariée, membre d’une famille ou être logée dans une des institutions pour les femmes sans protection qui existaient dans les principales villes et étaient supervisées par des administrateurs spécialisés ; les femmes seules n’étaient pas autorisées sur le territoire autrement. Cette loi visait à prévenir la prostitution, qui était punie de mort, et a été remarquablement efficace puisque le phénomène avait totalement disparu des villes contrôlées par les Taiping. » Dans son article Taiping Pipe Dreams: Women’s Roles in the Taiping Rebellion, Adrienne Johnson rapporte que « les Taiping n’étaient pas à peine arrivés dans une ville qu’ils construisaient ce type de refuges pour jeunes femmes. Ces maisons étaient réservées uniquement aux femmes et ce principe était maintenu avec la plus grande sévérité. Les hommes étaient avertis de ne pas pénétrer dans ces maisons par de nombreux panneaux comme celui-ci qui disait «  Cet endroit pour les jeunes filles est sacré ; quiconque à l’audace de franchir ce seuil avec de mauvaises intentions sera décapité. » L’obsession de la monogamie et plus encore de la chasteté ne s’appliquait toutefois pas aux hauts dirigeants puisque Hong Xiuquan disposait quant à lui d’un harem de 36 femmes et que des épouses étaient régulièrement offertes aux combattants les plus valeureux. Cette ségrégation prit en tout cas fin dans les villes en mars 1855, quand protestations et désertions indiquèrent aux dirigeants Taiping les limites de ce puritanisme qui fit probablement beaucoup pour le succès militaire initial mais aussi le déclin ultérieur du soulèvement.

 

Les féministes contre le harcèlement sexuel en Chine (3)

Nous continuons la publication de traductions de textes féministes chinoises au sujet du harcèlement sexuel. Ce texte, toujours tiré du site Chuang, est précédé ici d’une présentation par un des animateurs du site : 

« Nous avons décidé de traduire ce texte du chinois pour plusieurs raisons. Depuis que les « cinq féministes » ont été incarcérées pendant 37 jours au début de 2015, le harcèlement sexuel dans les transports publics est devenu un enjeu central pour les féministes et d’autres activistes en Chine. Comme cela a été raconté dans l’article de Peng X « Nous devrions tous être féministes ? La répression, la récupération et les nouveaux métros réservés aux femmes en Chine », l’année dernière les féministes du Guangdong ont levé des fonds et conçu des affiches pour attirer l’attention sur ce problème, mais toutes leurs propositions furent rejetées par les autorités des transports publics. Les activistes ont répondu en portant elles-mêmes les affiches dans une campagne intitulée #jesuisuneaffichequimarche, campagne qui leur a valu la visite de la police et même l’expulsion de leur logement. Dans le même temps, l’État a tacitement essayé d’apaiser les préoccupations montantes concernant ce problème que reflétait l’activisme féministe, en introduisant des « wagons prioritaires pour les femmes » dans deux villes et des bus réservés aux femmes dans une autre- quoique les médias aient expliqué que cela s’adressait en priorité aux femmes enceintes et aux mères de famille. Comme le soulignait sardoniquement une féministe « leur principale préoccupation ce n’est pas nous mais nos enfants, ceux que nous portons dans notre ventre, ou que nous aurons dans le futur. »

Les féministes ont répondu aux nouveaux wagons de deux manières différentes qui reflètent une division entre celles qui défendent une extension de l’État de droit et celles qui se concentrent sur la défense de l’action directe comme moyen de « construire une société en accord avec les objectifs de libération des femmes »- comme le résume le texte traduit ci dessus. Une des « cinq féministes » a écrit une critique des wagons réservés aux femmes pour Tootopia, une plate-forme gauchiste populaire qui s’adresse prioritairement aux étudiants. Elle y écrit que cette politique montre que l’État se préoccupe du droit des femmes, mais que cette préoccupation devrait se porter sur l’amélioration des lois et des mesures de maintien de l’ordre, notamment un plus grand usage des caméras de surveillance. Au contraire, l’article qui suit (publié sur une autre plate-forme appelée Jianjiao, qui s’adresse aux travailleuses migrantes) avance que cette politique semble au mieux exprimer des préoccupations non pour les femmes mais pour leurs enfants, et au pire vise à renforcer les rôles traditionnels de genre tandis que l’État, de l’ autre côté, harcèle chez elles les féministes.

Cet article est nouvel exemple de cette approche plus critique et radicale du féminisme en Chine aujourd’hui. Non seulement il appelle à l’action directe comme moyen d’intervention sociale et il fournit des suggestions spécifiques pour l’auto-défense des femmes (recommandant le Wing Chun –un art martial chinois traditionnel, originaire du Sud de la Chine, destiné au combat rapproché, incluant des techniques à mains nues et le maniement d’armes- comme particulièrement approprié à cet effet).

Il fournit aussi un aperçu de la vision du monde de beaucoup de jeunes de gauche, citant le jeune Mao Zedong en même temps que les YPJ de Rojava. Cet article est aussi un bon exemple des façons dont la gauche contemporaine en Chine opère sous l’hégémonie d’un maoïsme latent (quoique relativement défini). Dans ce climat politique, les termes et anecdotes de l’ère révolutionnaire servent toujours de « lingua franca » parmi les activistes à travers tout le spectre politique. Dans ce cas précis, le style de l’original imite beaucoup d’aspects des écrits de l’ère socialiste ce qui rend la traduction difficile.        Peng X

Étudiez le coup de pied dans les xxxxxx et utilisez le pour vous défendre contre le harcèlement sexuel !

Il y a quelques jours, je suis tombé par hasard sur un article de journal intitulé « Une jeune femme voyageant dans le métro attaquée par surprise par un pervers (Selang en chinois), poste un selfie prouvant que sa tenue était décente. (Voir les illustrations et vidéos de l’article d’origine sur le site de Chuang). Après avoir été agressées ainsi, les victimes doivent elles poster des selfies attestant de leur pudeur ?

Cela revient au même que de dire que les ouvriers exploités par leur patron devraient méticuleusement rendre compte de leurs heures et de leur expérience au travail, pour prouver qu’ils s’adaptent pleinement aux exigences de l’esclavage salarié capitaliste. Cela montrerait qu’ils travaillent effectivement comme de bons esclaves mais que leur propriétaire particulier est juste plus détestable que le négrier habituel et qu’ils n’ont donc d’autre choix que de défendre leurs maigres droits.

Quelle blague ridicule ! Corsetées dans un environnement social qui présuppose le consentement tacite, toutes les victimes de harcèlement sexuel vont automatiquement mettre en cause leur propre absence de pudeur. Mais même si la victime peut se prouver « pure », il y aura toujours des gens pour dire : « Elle ne fait ça que pour attirer l’attention. »

Des gens comme cela ont dévoilé chez moi une violence bien enfouit que j’ignorais moi-même ! Et il y a tant de ces salopards ! Juste ce qu’il faut pour s’entraîner à la boxe !

La meilleure méthode pour faire face aux hommes qui harcèlent les femmes ainsi c’est Certainement, de les battre jusqu’à la lisière de la mort !

Dans la vraie vie néanmoins, beaucoup de femmes manquent d’expérience en terme de combat. De plus, les hommes qui les harcèlent ont l’avantage en termes de constitution et de force physique. Sans compétence dans le domaine du combat, toute tentative de résister à la force par la force ne pourra se faire qu’à notre détriment.

Mais le développement de toute chose est dialectique. Xu Laofeng, un des scénaristes de film de Yip Man The Grandmaster, a dit une fois que durant les compétitions d’arts martiaux de l’ère pré-moderne, les maîtres de boxe avaient peur de voir les femmes participer à la compétition. C’était parce qu’ayant un désavantage physique, les femmes chercheraient des méthodes pour attraper par surprise leur adversaire, cherchant à tuer avec le moindre geste.

Soeurs, si vous croisez un selang, votre rage doit être inébranlable. Mais souvenez-vous : quand vous les frappez, ne visez pas le visage. Ce n’est pas pour leur permettre de sauver la face, mais plutôt car frapper au visage ne confère qu’un avantage psychologique, sans faire beaucoup de mal.

Dans l’image ci dessus, dès que cette femme est attaquée, elle engage bravement une contre-attaque. Mais elle commet aussi l’erreur la plus courante des personnes prises dans un combat : elle utilise le chapeau du selang pour le gifler. Non seulement ça ne lui fait aucun mal, mais elle laisse passer l’occasion de l’attaquer par surprise, ce qui permet au harceleur de préparer sa réponse.

Quand on se confronte à ces gens, la première règle c’est d’être aussi vif que l’éclair. Vous devez rapidement, implacablement et avec précision vous concentrer sur ces objectifs : les yeux ! Le nez ! La gorge ! Les parties génitales ! Quand tout échoue même piétiner le gros orteil de votre agresseur vous donnera l’avantage.

Pour un exemple,, regardez cette vidéo sud-coréenne sur l’auto-défense face au harcèlement. Peu importe que vous ne puissiez pas lire les sous-titres, le principe est simplement de prendre avantage du moment où le selang sera pris au dépourvu, attaquer l’entrejambe, frapper le nez et la gorge et saisir ensuite l’opportunité de fuir.

Bien sûr, en réalité le selang peut avoir une expérience en matière d’auto-défense. Dans ces situations, à part l’attaque des cibles vitales, nous devons avoir une technique supérieure, empêcher l’assaillant de garder son centre de gravité et protéger nos propres points faibles. (…)

Vu que les selang commettent le plus souvent leur agression dans les transports publics nous recommandons à nos sœurs d’étudier l’art élégant du Wing Chun et la vitesse et souplesse qu’il permet.

Dans les transports publics, l’espace est relativement restreint et le selang prend avantage de la foule pour couvrir leurs crimes. Dans un tel environnement, les avantages du corps masculin sont amoindris. Quand une lutte se déclenche, il devient difficile de jouer des coudes ou de balancer un grand coup, alors que c’est souvent le premier recours des hommes. L’attaque selon les méthodes du Wing Chun produit d’excellents résultats dans un tel espace bondé.

Pourquoi entraîner son corps ? Le corps est le moyen de la révolution !

Pour se défendre contre le harcèlement sexuel, prôner seulement que les femmes fasse de l’entrainement physique n’est pas une solution réaliste. Dans le même temps comme l’a dit le président Mao : « Civilisez votre esprit, mais rendez sauvage votre corps ! »

A ses débuts, le président Mao se baignait dans les eaux glacées et voyageait à pied à travers le Hunan. D’un côté, cela lui donna une expérience de première main et accrue son savoir. De l’autre, il testa la résilience de sa volonté. Cela lui procura des informations substantielles qui justifièrent par la suite la ligne du parti «  d’encerclement des villes par les campagnes », tout en consolidant la confiance qui sera nécessaire à l’armée rouge pour survivre à la longue marche.

L’entraînement physique n’est pas du tout en contradiction avec un mouvement de libération des femmes et de destruction du patriarcat. Le harcèlement sexuel lui même n’est simplement qu’une expression de la position supérieure qu’occupe les hommes par rapport aux femmes à la fois socialement et individuellement.

(…) Dans la sphère privée, les femmes ont longtemps été découragées de participer à des activités physiques. Au contraire, elles devaient se comporter comme des « filles », c’est à dire qu’elles devaient être douces, calmes et obéissantes. Dans de telles conditions, il est évident que le fossé entre les aptitudes physiques des hommes et de femmes ne pouvait que se creuser.

Défendre uniquement l’entrainement physique des femmes tout en ignorant leurs droits sociaux est bien évidemment inacceptable. Mais inversement, se concentrer uniquement sur la lutte pour les droits sociaux en négligeant de développer la capacité de combat des femmes, quoique probablement « politiquement correct », les rendra néanmoins incapables défendre les acquis de la lutte.

La vidéo ci-dessous (ibid) montre les Unités de Défense de Rojava au nord de la Syrie. Ces femmes sont un des piliers qui soutiennent la Fédération Démocratique du nord de la Syrie. Tous les droits qu’elles ont obtenues, l’ont été grâce à une capacité de combat pratique. Et les ennemis patriarcaux les plus communs que ces femmes ont affronté n’étaient pas des hommes grossiers dans les transports publics mais des terroristes de l’État Islamique armés jusqu’au dent.

Comme elles, en menant nos propres batailles nous devrons démontrer notre force car comme l’a écrit Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient ».

Mais à Rojava, le but des luttes des femmes n’est pas d’obtenir de nouveaux droits, d’avoir plus de dirigeants femmes ou d’élire une femme présidente. Non, ces femmes détiennent elle même le pouvoir et ont donc l’opportunité de construire une société nouvelle qui soit effectivement en accord avec les buts de la libération de la femme.

La propre capacité de combat des femmes est extrêmement importante. Si nous ne pouvons pas mettre fin aux agissements de quelques selangs, comment pouvons nous espérer détruire le patriarcat qui domine le monde depuis des millénaires ?

Sur le même thème, on peut notamment utilement se reporter à :

From Kung Fu to Hip Hop. Globalization, Revolution, and Popular Culture de M.T.Kato

Everybody Was Kung Fu Fighting. Afro-Asian Connections and the Myth of Cultural Purity de Vijay Prashad

Entre déni et répression : les féministes contre le harcèlement sexuel en Chine (2)

Guettés avec une certaine fébrilité par les journaux occidentaux, les premiers signes d’un mouvement de type #meetoo (WoYeshi en chinois) en Chine ont fini par apparaître. Chez les journalistes, où le témoignage de Sophia Huang Xueqin, agressée quand elle était stagiaire, a libéré la parole de 250 de ses consoeurs et dans les universités où de nombreux témoignages et une lettre ouverte circulent et où une première démission de professeur impliqué a eu lieue.

Mais ce qu’on manquera peut-être de mentionner, ce sont les militantes qui furent à l’avant-garde de ce renouveau de la lutte contre le harcèlement. Ainsi les cinq militantes féministes, arrêtées en mars 2015 pour avoir collé des affiches dans le métro contre le harcèlement de rue. Ces activistes avaient auparavant mis en œuvre diverses formes d’agit-prop, une flash-mob dans le métro notamment, sur le même sujet et avaient rencontré pour cela une répression, certes relativement mesurée, mais immédiate.

Nous entamons ici la publication de traduction de textes sur le sujet écrits par des féministes chinoises et leurs soutiens, ainsi ce compte-rendu de Peng X publié en juillet 2017 sur l’excellent site Chuang.

Nous devrions tous être féministes? La répression, la récupération et les nouveaux wagons réservés aux femmes en Chine

La semaine dernière, les 26 et 28 juin, des nouveaux wagons de métro roses ont été dévoilés sur certaines lignes de métro dans les villes de Shenzhen et Guangzhou (Canton). A Guangzhou, le métro transporte plus de 7 millions de personnes par jour. Illustrant les problèmes de congestion du réseau, le 28 avril de cette année plus de 9 millions personnes ont emprunté les dix lignes du réseau. Du lundi au vendredi, entre 7h30 et 9h30 et 17h et 19H, les femmes vont pouvoir désormais échapper aux mains baladeuses en voyageant dans les wagons prioritairement réservés aux femmes.

Promu comme une intervention progressiste contre le sexisme et les agressions, cette initiative provoque également des controverses. La majorité de l’attention des médias s’est toutefois portée sur les besoins des hommes et l’encombrement général du métro, tel que d’ailleurs les hommes finissent par voyager eux aussi dans les wagons réservés aux femmes. Au-delà de cela, l’explication du gouvernement pour la mise en place de ces wagons s’est concentrée sur le fait que le corps des femmes, leur sécurité et leur vie ne comptent qu’en rapport à leur capacité procréative. Sa déclaration souligne ainsi que les wagons sont faits pour les femmes enceintes et les mères avec de jeunes enfants. Comme l’a rappelé le journal Xinkuaibao : « la mise en place des wagons pour femmes ne doit pas être interprété dans les termes étroits et vulgaires de « la prévention du harcèlement sexuel ». Cela a provoqué la réponse légitimement courroucé que les femmes « n’auraient pas du être si vulgaires de croire que les wagons pour femmes étaient mis en place car on se préoccupait de leur sort et du harcèlement sexuel, puisque apparemment la première préoccupation portait non pas sur elles mais sur leurs enfants, ceux qu’elles portent dans leur ventre ou ceux qu’elles auront dans l’avenir. » La façon dont l’espace est régulé dans ce changement du système de transport public de Guanghzou pérennise en fait les formes conventionnelles de la famille, les modes de travail reproductif et l’anxiété actuelle concernant le taux de natalité.

Même si nous ne considérons pas qu’une plus grande régulation des wagons soit un remède unique au harcèlement sexuel, nous pensons que cette affaire illustre la dynamique des forces en jeu dans les conflits sociaux aujourd’hui en Chine.

Une chose est sûr : la mise en place des wagons réservés aux femmes signifie que le gouvernement a été forcé de reconnaître le problème du harcèlement sexuel des femmes comme un fait social. Il a été obligé de le concéder et de le concéder publiquement. Néanmoins cette reconnaissance s’accompagne d’une soi-disant solution qui ségrègue les femmes et, en faisant cela, les désigne comme potentiellement responsables des agressions sexuelles.

Ce n’est pas la première fois que le sujet refait surface en Chine. En 2012, répondant à des questions concernant le problème du harcèlement dans le système de transport public de Shanghai, les Métro de Shanghai avait déclaré sur leur compte sur les réseaux sociaux que les passagers femmes devaient porter des vêtements moins évocateurs ou « sinon elle ne devait pas s’étonner d’être harcelées ». Il y eut de nombreuses protestations contre cette déclaration, i-compris directement dans le métro . De façon plus significative, dans le cas des wagons réservés aux femmes de Guangzhou, cette annonce est intervenue après des années de pression des groupes féministes concernant le harcèlement sexuel dans les lieux publics.

En mars 2015, cinq féministes ont été emprisonnées pendant un mois (sans être inculpées) à Pékin pour avoir voulu organiser une protestation dans plusieurs villes contre le harcèlement sexuel dans les transports publics. Un an plus tard, le F-collective de Guangzhou, a levé des fonds pour imprimer plusieurs affiches placardées dans une grande station de la ville, Kecun. Le message initial «  la tentation n’est pas une excuse, halte aux mains baladeuses »(诱惑非借口,停止咸猪手) et l’image de l’affiche ont été modifiés plusieurs fois afin d’apaiser les inquiétudes des autorités. La version finale proclamait «  la tentation n’est pas une excuse, merci de voyager avec civilité » (诱惑非借口,文 明出行) et représentait un chat. Bloqué par le gouvernement à toutes les étapes du processus, le groupe a finalement mené sa campagne dans la rue en l’associant aux hastag #jesuisuneafficheenmouvement et #marchonscontreleharcélement. On a fini par leur dire que seules autorités avaient le droit de faire des annonces dans les transports publics.

Suite à ces actions, les agents de l’État et de la police ont questionné les féministes chez elles à plusieurs reprises. Le 27 juin Guo Jing qui réside à Guangzhou a reçu un coup de fil de son propriétaire qui lui a dit «  La police m’a dit que vos amis posent problème et qu’ils ne peuvent pas vous forcer à partir, mais moi je le peux. » Une des colocataires de Guo Jing faisait partie des cinq féministes arrêtées a Pékin en 2015. Le propriétaire lui a indiqué que la poursuite de sa location dépendait de la fin de ses liens avec ses amis féministes.

Ce genre de tactique n’est pas nouvelle. Beaucoup de féministes ont connu les mêmes histoires de pression de l’État sur leurs propriétaires pour qu’ils les expulsent. L’utilisation du chantage à l’inscription au registre de location comme prétexte à l’expulsion est aussi une tactique courante puisque déclarer une location entraîne des taxes que les propriétaires veulent éviter de payer. Selon Zhang Leilei, une militante du F-collective « ils ont tenté de contacter mes parents, ils m’ont fait expulser de mon logement et maintenant ils menacent mes amis et disent que je suis un déshonneur pour la Chine. » Certaines militantes ont été prévenues que ces formes de pression étatique ne cesseront pas tant qu’elles n’auront pas quitté Guangzhou.

C’est l’arrière plan des wagons pour femmes du métro de Guangzhou. Cette politique oblige les femmes a se cantonner à certains espaces pour éviter le harcèlement, plutôt que d’agir sur les causes et les auteurs d’agressions. Elle oblige les femmes à se confronter individuellement à ce problème et cherche à empêcher toute forme de réponse collective. En fait, c’est précisément toutes les formes de réponses collectives que l’État cherche à localiser, contrôler ou supprimer. Les wagons pour femmes sont donc aussi une couverture pour la répression de l’activisme féministe, sous la forme particulière du harcèlement des femmes chez elle – cet espace qui fonctionne si souvent comme base de la violence domestique et sexuelle.

(…)

La fait de passer de griefs individuels ou privés à une réponse collective et publique offre la possibilité d’un véritable contestation non seulement du harcèlement sexuel, mais aussi de la façon dont est valorisé la vie des femmes, la façon dont les normes genrées sont reproduites et utilisées dans la division du travail. Dans ce sens, la nouvelle politique des wagons réservés aux femmes est potentiellement risquée pour le gouvernement. En réprimant les petits groupes féministes, le gouvernement ne risque pas de rencontrer de résistance à grande échelle. Mais, alors qu’un débat et une opposition plus large aux violences faites aux femmes commencent à s’imposer- ce que signale notamment les wagons réservés aux femmes ou la première loi contre les violences domestiques introduite l’année dernière- la répression des femmes qui s’expriment contre la violence genrée sera de moins en moins tenable.

L’État chinois, en réagissant aux récentes campagnes féministes, ré-utilise une vieille stratégie combinant répression et récupération. Mais cette stratégie prend forme en fonction de chaque conflit spécifique. Par exemple les centres de travailleurs, hors du contrôle de l’État, ont connu ces dernières années une lourde répression. Certains de ces espaces organisés indépendamment où les travailleurs peuvent se réunir, socialiser et étudier ont été fermés, obligés de se déplacer ailleurs et leurs organisateurs ont été emprisonnés. Dans le même temps, de nouveaux centres étroitement liés à l’État ont été mis en place et offrent beaucoup de services équivalents. Dans ce cas, comme dans les wagons réservés aux femmes, l’État réprime l’activité auto-organisée et récupère certaines revendications dans l’intention d’empêcher toute action collective à l’avenir.

Comparées aux centres de travailleurs, les dimensions sociales de la répression des féministes est plus immédiatement apparente. Par exemple, il n’est pas immédiatement évident qu’un centre social des travailleurs mis en place dans un quartier ouvrier et fondé par l’ACFTU (la confédération des syndicats) participe d’une stratégie d’apaisement et de recherche de crédibilité et de soutien auprès des travailleurs. D’un autre côté, la réponse aux campagnes féministes récentes a été beaucoup plus publique et pourrait s’avérer plus porteuse de risques pour le gouvernement. Reconnaître certains problèmes peut potentiellement susciter plus d’attention tout en avalisant le mécontentement quant au harcèlement, ce qui pourrait amener un plus grand soutien aux luttes féministes. Pour les femmes qui se sentent concernées par le harcèlement, la solution que propose l’État n’est pas de lutter pour accroitre leur puissance collective mais de retourner dans le refuge soi disant sûr de leur rôle familial traditionnel. Les récents efforts du gouvernement pour réprimer le mouvement queer peuvent être interprétés comme un signe supplémentaire de ses angoisses concernant la reproduction sociale. La répression du mouvement queer et de la liberté sexuelle, revient, au moins en partie, à forcer les femmes à se replier sur la famille et à garantir la pérennité de la famille comme unité de reproduction.

Néanmoins, alors que l’économie chinoise se transforme, que la population vieillit et que les inquiétudes montent concernant la reproduction sociale, des conflits vont continuer à émerger au croisement du genre et du travail. Dans la répression et la récupération des campagnes féministes de Guangzhou, nous entrevoyons peut-être des signaux de ce qui nous attend dans le futur.

Entre déni et répression : les féministes contre le harcèlement sexuel en Chine (1)

Dans un éditorial, supprimé par la suite, le quotidien officiel en langue anglaise The China Daily expliquait au mois d’octobre 2017, que contrairement à partout ailleurs, les cas de harcèlement sexuel seraient rares en Chine car « On a appris aux hommes chinois à protéger leurs femmes. Se comporter de façon inappropriée vis à vis d’une femme, i-compris la harceler sexuellement, est en contradiction avec toutes les valeurs et coutumes traditionnelles chinoises. » Ce genre de discours n’étonne pas quand on connaît la restauration idéologique tout azimut entamée sous l’égide de « l’harmonie sociale » et du « rêve chinois » par le Parti Communiste.

La levée de boucliers provoquée par cet éditorial du China Daily explique probablement le ton à la fois plus circonspect mais aussi plus menaçant de celui publié sur le même sujet par le plus austère Global Times début janvier : « Les mouvements sociaux ne peuvent jouer qu’un rôle limité dans la réduction du harcèlement sexuel. Avec le développement du pays, les résidents chinois ont une plus grande conscience de leurs droits et cela nécessite une amélioration correspondante du système légal et de la gestion de ces problèmes par les autorités concernées. Les campagnes sociales ne constituent qu’une partie d’une approche chinoise globale. Certains médias occidentaux utilisent les cas d’agressions sexuelles en Chine pour insinuer que le système juridique chinois est responsable de ce problème, comme si tous les problèmes que leurs pays ne parviennent pas à résoudre tenaient uniquement de lacunes juridiques. »

L’attitude des médias et du pouvoir chinois vis à vis du harcèlement n’a pas toujours été aussi erratique comme le rappelle Diana Fu dans l’étude qu’elle a consacrée à ce sujet : « China’s Paradox Passage into Modernity: A Study on the Portrayal of Sexual Harassment in Chinese Media ».

En effet le thème était très à la mode au début des années 1990 : « Ce déluge de reportage (sur le harcèlement) est intéressant à plusieurs titres. Tout d’abord le terme chinois pour nommer le harcèlement sexuel, xing sao rao, est une notion étrangère qui a été importé en Chine dans la dernière décennie du XX ème siècle et était contemporain des réformes de Deng Xiaoping et du retour du pays sur la scène mondiale. Ensuite, le gouvernement chinois et les médias se concentrent sur le harcèlement alors que la pays est touché par d’autres maux sociaux tout aussi atroces tel que le trafic de femmes, l’infanticide, la pauvreté, etc. Le fait que les médias abordent le sujet avec une rhétorique juridique laisse aussi perplexe, quand on connaît le rejet par les autorités des critiques sur le respect des droits de l’homme. Enfin les informations qui sont relayées sur le harcèlement ne portent quasi exclusivement qu’autour de jeunes professionnelles urbaines, marginalisant en cela des secteurs entiers de la population salariée : notamment les travailleuses migrantes qui sont les plus démunies et désavantagées des victimes de harcèlement sexuel. »

Fu souligne que les autorités cherchaient en soulignant le problème à le rendre exclusivement concomitant de la modernisation et de l’essor économique (et ne visant que les « femmes chinoises modernes »), comme si il n’avait pas existé dans la Chine maoïste, pour pouvoir démontrer qu’en prenant le problème à bras le corps (sic!) le pays se situait au même niveau d’exigence juridique que les pays occidentaux très développés tout en continuant l’ « œuvre socialiste » d’émancipation des femmes commencée en 1949.

Pourtant, malgré toutes ces bonnes intentions le problème persiste, i-compris au niveau juridique malgré une nouvelle loi en 2015 puisque sur les lieux de travail, où selon une étude citée par le China Labor bulletin, 80% des travailleuses chinoises connaissent à un moment ou à un autre un épisode de harcèlement, rien n’a été effectivement prévu pour protéger les plaignantes contre les chantages et autres coups de pression. Ce qui a changé par contre c’est qu’un mouvement féministe non institutionnel s’est saisi de ces problèmes ce qui lui valu immédiatement des ennuis avec les autorités, comme nous allons le voir dans la suite de ce post… On comprend en tout cas qu’entre persistance et résistance les médias aient changé de ton…

Addenda à « He-Yin Zhen , éléments biographiques »

Peu après réception des livres imprimés, le préfacier du livre et historien du mouvement anarchiste chinois, Jean Jacques Gandini nous a demandé des précisions sur notre citation un peu lapidaire de Ono Kazuko qui, dans une note de son ouvrage Chinese Women in a Century of Revolution, mentionne que « Liu Shipei et sa femme He Zhen furent achetés par le gouvernement mandchou, devinrent espions et trahirent la révolution ».

Nous avons effectivement un peu abruptement (mais avec des pincettes), cité Ono Kazuko alors que nous n’ignorions pas que, quoique son livre Chinese Women in a Century of Revolution soit, à notre humble avis, indispensable pour quiconque s’intéresse à l’histoire moderne des femmes en Chine, elle était également une maoïste illuminée probablement intéressée donc à calomnier les anarchistes.

Cette petite maladresse va toutefois nous permettre de faire le point sur ce qu’on sait de la fin de parcours de He Yin Zhen et de son mari Liu Shipei.

Dans le seul livre presque entièrement consacré à He Yin Zhen paru à ce jour, The Birth of Chinese Feminism (édité par Lydia H. Liu, Rebecca E. Karl et Dorothy Ko), les auteurs indiquent dans la courte notice biographique : 

« La dispute du couple avec le fameux lettré Zhang Taiyan et d’autres révolutionnaires nationalistes en 1908 qui les accusaient de collusion avec le régime Mandchou mena à leur ostracisme après le renversement de la dynastie des Qing en 1911. Suite à la mort de son mari en 1919, à l’age de trente cinq ans, He Yin Zhen serait, selon les rumeurs, rentrée dans un ordre de nonnes bouddhistes et aurait été ordonnée sous le nom de Xiao QI; d’autres hypothèses avancent qu’elle serait morte de chagrin et à cause de troubles psychiques peu de temps après. Personne n’a trouvé d’informations fiables sur la fin de sa vie. »

Les auteurs ne donnent en l’occurrence aucunes références à l’appui des deux hypothèses (pas très glorieuses non plus, soit dit en passant) que nous n’avons croisé nulle part ailleurs dans la littérature à ce sujet, mais passent pour le moins rapidement sur la « collusion » avec le régime mandchou.

En effet, si on considère les destins de He Yin Zhen et de Liu Shipei comme indissociables jusqu’à la mort de ce dernier, ce que rien ne semble démentir, alors il faut reconnaître qu’il y a eu un tournant radical dans la vie de ces deux personnages en 1908-1909, après que leur journal Tianyi ait cessé de paraître et qu’ils soient rentrés en Chine.

Comme le résume le chercheur français Wang Xiaoling dans son article Liu Shipei et son concept de contrat social chinois :

«  S’éloignant de plus en plus de ses amis et de ses collègues de la Ligue jurée ( Tongmenghui), après des querelles avec Zhang Binglin (autre nom de Zhang Taiyan), Tao Chengzhang, etc., Liu Shipei changea brusquement d’attitude politique, il finit par trahir ses camarades révolutionnaires en devenant secrétaire particulier de Duanfang (1861-1911), gouverneur du Jiangnan et du Jiangxi.

Au cours de la troisième période, qui s’étend de 1908 à 1919, Liu passa les deux dernières années du régime impérial au service des autorités mandchoues, puis auprès du gouvernement de Yuan Shikai. Il fut l’un des six membres de la Société du projet de paix (Chou’an hui), qui lança officiellement en 1915 la campagne pour couronner Yuan Shikai empereur. Après la mort de ce dernier en 1916, Liu se retira à Tianjin. Sur l’invitation de Cai Yuanpei, le doyen de l’Université de Pékin, Liu rejoignit cette faculté en 1917 et y resta jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut de tuberculose en 1919 à l’âge de 35 ans .

Durant la dernière décennie de sa vie (1909-1919), il prend le contrepied de tout ce qu’il a défendu auparavant en soutenant le régime monarchique et la restauration du passé.

Si le changement d’attitude politique de Liu Shipei, du révolutionnaire au réactionnaire, nous paraît brutal et incohérent, une chose chez lui ne semble pas avoir vraiment changé, c’est son attachement profond à la culture chinoise : il n’a cessé de militer pour préserver l’essence nationale (guocui). »

Si, tous les auteurs s’accordent sur la dernière partie de la vie de Liu Shipei (où He Zhen n’est jamais mentionnée, ce qui oblige à relativiser sa participation éventuelle à telle ou telle action prêtée à Liu Shipei), des divergences persistent sur les modalités de son changement de cap et l’ampleur de sa trahison.

Arif Dirlik dans son classique Anarchism in the Chinese Revolution indique brièvement : « Après son retour en Chine en 1908, Liu Shipei servit apparemment d’agent provocateur pour la monarchie et devint après 1911, l’un des figures conservatrices les plus importantes de Chine. »

Dans un autre classique, The Chinese Anarchist Movement, Robert Scalapino and George T. Yu donnent une version plus détaillée :

« En 1908, Liu Shipei rompit avec Zhang Binglin, et la même année, les journaux anarchistes reçurent l’ordre de cesser leur publication. Liu et sa femme retournèrent à Shanghai. On apprit bientôt qu’ils servaient d’informateurs à la police et étaient entrés au service de l’officiel mandchou Duanfang.  Liu informa la police de la concession internationale de Shanghai de la tenue d’un meeting secret du Tongmenghui, ce qui entraina l’arrestation d’un militant. Les pressions ou conditions précises qui menèrent à ce tournant ne sont pas claires. Selon la rumeur, He Zhen fut impliquée dans un projet d’assasinat (Wang Kung-ch’a) et un accord fut peut-être passé pour la sauver. »

Mr Gandini nous a fait remarquer à ce sujet : « Cette thèse d’un complot d’assassinat, même s’il est bien précisé qu’il s’agit d’une « rumeur », est en soi tout à fait plausible puisque c’est pratiquement à la même date (1906) que la principale figure de l’anarchisme de cette époque, à savoir Liu Shifu, est l’auteur d’un attentat contre le commandant des forces navales de Canton qui lui coûte sa main gauche. Le « terrorisme » prôné par les narodnikis russes fait en effet des émules à cette époque chez certains anarchistes (‘Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : la Chine’ 1985 p. 422). Passer « un marché » dans ces conditions n’a pas la même connotation que celle de « traître » ou de « vendu »… »

Pour Scalapino et Yu, le revirement de Liu Shipei s’expliquerait aussi par son positionnement théorique antérieur : «  Liu avait probablement toujours été plus proche du traditionalisme chinois que la plupart de ses camarades. Nous avons noté son usage extensif de la pensée traditionnelle pour justifier l’anarchisme. Et cela illustre un point très important. Tant que le traditionalisme chinois était sélectivement enrôlé au service du radicalisme occidental, tant que le radicalisme pouvait être soutenu par des références au passé chinois, la pendule politique pour certains radicaux pouvait toujours, sous certaines conditions, repartir en arrière, les faisant revenir à l’orthodoxie. La force persistante du traditionalisme chinois ne s’est jamais aussi bien illustrée que dans ces circonstances. »

On trouve au bout du compte le résumé le plus complet de cette évolution de Liu Shipei dans le livre de Peter Zarrow Anarchism and Chinese Political Culture :

« Liu resta moins de deux ans au Japon, retournant en Chine et trahissant la révolution en se mettant au service du gouverneur général mandchou Duanfang à l’hiver 1908. Duanfang, qui avait servi de gouverneur général au Hunan, Hubei et Jiangxi, était un membre de l’élite gouvernementale enclin à la réforme, mais qui pourchassait néanmoins sans pitié les révolutionnaires. Cai Yuanpei blâma He Zhen pour avoir fomenté les querelles entre Liu et Zhang Binglin qui menèrent à la défection de Liu, mais on ne sait pas sur quoi il s’appuie pour avancer cette hypothèse. Cai n’explique pas plus pourquoi une querelle avec Zhang pouvait mener Liu à abandonner toute lutte anti-mandchou. Feng Ziyou, qui était plus proche du Tongmenghui, suggère fortement que Duanfang soudoya He Zhen et Wang Gongquan pour qu’ils incitent Liu a quitter le Tongmenghui avec l’excuse que l’organisation avait rejeté les efforts de réorganisation proposés par Liu. Il semble plus sûr de dire que Liu était désabusé par le comportement de ses camarades et dégouté par les luttes fratricides et ce qu’il percevait comme de l’égoïsme et de la corruption. Il considéra que les « principes universels » n’étaient pas mis en pratique à Tokyo.

Apparemment certains révolutionnaires durent fuir Shanghai à cause des informations que Liu donna à Duanfang, mais le plus grand mal que Liu fit à la cause révolutionnaire ne réside probablement pas dans telle ou telle information spécifique qu’il fut en mesure de donner à Duanfang, mais dans l’effet sur les révolutionnaires de voir un jeune aussi vaillant abandonner le mouvement. Par cet acte, Liu ajoutait au grand désarroi qui régnait parmi les révolutionnaires. »

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