Femmes et féminisme avant et pendant la révolution de 1911 : « Révolution par le haut » et début de l’éducation des femmes

Petite précision liminaire  : comme pour tous les posts sur ce blog, dès lors qu’il existe des matériaux en français, nous évitons aux éventuels lecteurs une redite inutile. Ainsi nous n’évoquerons pas dans cette série de textes sur les prolégomènes, le déroulement et les suites de la révolution de 1911-1912, la figure de Qiu Jin, sur laquelle plusieurs livres sont disponibles, notamment l’indispensable Qiu Jin, Pierres de l’oiseau Jingwei publié par Catherine Gipoulon chez des femmes en 1976.

Après l’écrasement de la révolte des Boxers, de nouvelles velléités de réforme se firent jour dans la haute administration de la dynastie Qing. S’inspirant de la tentative de 1898 mais aussi surtout de la synthèse japonaise de l’ère Meiji entre conservatisme et modernité, un plan ambitieux intitulé Xinzheng ( Nouvelle politique) fut lancé en 1901qui visait à restructurer tout autant l’économie, l’administration, que l’armée et l’éducation (Bergère). C’est dans ce dernier domaine que cette «  révolution par le haut  » (Strauss) aura le plus laissé sa marque, à travers notamment l’abolition, en 1905, du système d’examen qui, depuis des siècles, permettait de recruter les fonctionnaires de l’empire. La mesure, prise abruptement après une guerre russo-japonaise qui avait une fois de plus souligné la faiblesse de la Chine et son statut de proie des divers impérialismes, a constitué un tournant décisif dans l’histoire de l’État mais aussi de la société chinoise. En effet, elle minait deux piliers interdépendants du régime  : la mobilité sociale par l’accession à la fonction publique et l’emprise confucéenne. Ainsi, comme le remarque Lucien Blanco : «  le système des examens, en réservant tous les postes administratifs aux lettrés qui avaient reçus une formation traditionnelle, était un des plus sûrs remparts institutionnels du confucianisme. Privé de son assise sociologique, ou en voie de l’être, celui-ci est ouvertement contesté sur le plan des idées.  » Dans un autre registre, Hu Hanmin, un des principaux dirigeants du Kuomintang déclarera en 1912  :  «  Si les examens n’avaient pas été abolis, qui aurait rejoint la révolution  ?  ». De surcroit, en fragilisant cette clé de voute bureaucratique, le régime allait accompagner sans le vouloir l’essor du premier féminisme chinois.
En effet, si la mesure n’eut dans un premier temps qu’un effet symbolique (Strauss), elle était néanmoins précédée et associée à une modernisation d’ensemble du système éducatif, dont l’une des manifestations les plus spectaculaires fut l’éclosion puis l’essor de l’éducation des filles et des femmes en Chine. Jusqu’à l’orée du 20ème siècle, la seule tentative de création d’une école pour filles avait été celle de missionnaires chrétiens dans le port ouvert de Ningbo en 1844 et ce, sans grand succès, puisque, pour la population locale, ces écoles représentaient des «  antres de sorcellerie  » ( Bailey). Ce n’est qu’avec la poussée réformiste de la toute fin du siècle que se constitua un mouvement indépendant et autochtone, la Société pour l’étude des femmes qui tint son premier congrès en décembre 1897 (Cf. illustration de ce post).
L’année suivante, cette association fonda, dans l’enthousiasme qui accompagnait la réforme des cent jours, sa première école à Shanghai et, très vite, la création d’école pour filles et jeunes femmes devint la cause favorite de nombreux philanthropes et modernistes. Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement n’eut bientôt d’autre choix, que d’opérer, en 1907, une légalisation après coup et de décréter le droit à l’éducation publique des filles. Si elles ne concernaient bien évidemment qu’une infime minorité de l’élite, puisque, en 1909, selon certaines estimations ( Edwards), seules 0,1% des filles du pays étaient «  scolarisées  », ces écoles n’en constituaient pas moins une petite révolution, d’autant que le cursus qu’elles offraient était des plus modernes. Ainsi, Rong Tiesheng donne l’exemple de l’école patriotique ( Ai-Kuo) pour femmes dont le programme «  d’arts libéraux  » comprenait l’étude «  de l’éthique, de la psychologie, des langues étrangères, de la littérature chinoise, des mathématiques, de l’histoire, de la géographie, de l’économie domestique, de la pédagogie, du chant, de la peinture et de la gymnastique.  » En effet, ces écoles, qui permettaient en plus de l’accès à la culture, l’accès à divers modes d’expression et au sport devinrent rapidemment un relai important du mouvement de lutte contre le bandage des pieds. Plus généralement encore, la très ancienne réclusion des femmes et la sacro-sainte séparation entre les domaines intérieur/ extérieur étaient mises à mal.
Le débat autour de l’éducation des femmes s’étant intensifié depuis la fin du dix-neuvième notamment via l’article de Liang Qichao sur le sujet, deux courants distincts se dégageaient désormais au sein de l’élite. Paul J. Bailey dans son livre Gender and education in China décrit ainsi un «  conservatisme modernisateur  » qui acceptait d’accompagner le mouvement en faveur de l’éducation des femmes mais, dans un but précis  :  «  le conservatisme modernisateur représentait à la fois la reconnaissance de la modernisation comme un moyen effectif de renforcer le pays économiquement et politiquement et une ambivalence certaine quant à ses possibles conséquences. Pour les fonctionnaires, éducateurs, réformateurs et même les révolutionnaires, l’éducation publique pour les filles était principalement envisagée en terme de reconfiguration des vertus et qualifications traditionnelles mises au service de l’harmonie familiale, de l’ordre social, de la richesse et de la puissance nationale.  » Bailey souligne également que cet essor de l’éducation était contemporain du développement du travail des femmes dans les usines textiles de Shanghai et que, comme au Japon, l’apologie d’une femme au foyer «  manager domestique dotée d’un savoir moderne  » reflétait le compromis inquiet que les élites traditionnelles tentaient d’établir avec le capitalisme industriel naissant.
D’un autre côté Mary Backus Rankin décrit, au début de son article « The Emergence of Women at the End of the Ch’ing », une toute autre approche  :  «  durant les dernières années de la dynastie Qing, le féminisme moderne trouva ses premiers partisans parmi des membres de l’élite urbaine influencés par l’occident et le mouvement de réforme de 1898. Les femmes fondèrent des associations contre le bandage des pieds, des écoles de filles et des journaux. Dans cette période d’incertitude et de changement, les femmes éduquées bénéficiaient de l’essor de nouvelles professions et groupes politiques, dans lesquels les rôles n’étaient pas aussi strictement définis qu’ils l’étaient dans la bureaucratie exclusivement masculine. Les nouvelles attitudes vis à vis des femmes et les nouvelles opportunités qui leur étaient offertes constituaient les preuves les plus évidentes qu’un changement réel quoique limité était en train d’avoir lieu dans l’élite chinoise. Bien que la totalité du mouvement féministe avant la révolution de 1911 ait été issu de l’élite, il était néanmoins potentiellement radical parce qu’il mettait sérieusement en cause le système dominant des relations sociales confucéennes.  » Louise Edwards va dans le même sens dans son livre Gender, Politics and Democracy. Women’s suffrage in China  :  «  En Chine, la citoyenneté pleine et égale supposait l’accès plein et égal à l’éducation. Le lien entre l’accès au pouvoir politique et l’éducation/préparation aux examens impériaux a soutenu la structure de gouvernance pendant des siècles puisque les bureaucrates étaient sélectionnés à travers cette série d’épreuves. L’éducation des femmes, contrairement à celle de leurs frères, se faisait à la maison et n’incluait pas la participation aux examens, les femmes étaient donc institutionnellement exclues du pouvoir politique. Les activistes féministes radicales des premières décennies du 20ème siècle percevaient leur exclusion explicite de l’école comme un obstacle majeur à leur aspirations politiques. Pour surmonter ce problème, elles défendaient le droit à l’accès égal à l’éducation, selon le principe qu’avec des opportunités égales, la différence d’accès au pouvoir selon les sexes pourrait être éradiquée. En 1903, une féministe Fang Junji écrivait sur ce lien entre l’éducation et les droits  :
«  Il y a plusieurs milliers d’années, les femmes chinoises ont perdu leurs droits et en ont été réduites à percer leurs oreilles et à bander leurs pieds. Elles ne quittaient pas la maison et ne lisaient pas de livres ni de poèmes. Leurs vies était étroites et superficielles…elles dépendaient complètement des autres…Les femmes chinoises n’ont pas accès à leurs droits parce qu’elles n’ont pas accès à l’éducation et elles n’ont pas accès à l’éducation parce qu’elles n’ont pas accès à leurs droits. Donc, si nous voulons promouvoir les droits des femmes, nous devons d’abord promouvoir leur éducation.  »

Cette remise en cause féministe semble encore plus radicale quand on rappelle la définition que donne Etienne Balazs de cette « bureaucratie céleste  » qui régnait sur la Chine depuis des siècles  : « La classe des lettrés-fonctionnaires (ou mandarins) – couche infime quant à son nombre, omnipotente quant à sa force, son influence, sa position, son prestige  – est le seul détenteur du pouvoir, le plus grand propriétaire ; elle possède tous les privilèges, et d’abord celui de se reproduire : elle détient le monopole de l’éducation… Cette élite improductive tire sa force de sa fonction socialement nécessaire et indispensable, de coordonner, surveiller, diriger, encadrer le travail productif des autres, de faire marcher tout l’organisme social. Ils ne connaissent qu’un seul métier : celui de gouverner. Un célèbre passage de Mencius exprime bien l’idéal des fonctionnaires-lettrés : “les occupations des hommes de qualité ne sont pas celles des gens de peu. Les uns se livrent aux travaux de l’intelligence, gouvernent les autres ; ceux qui travaillent de leur force sont gouvernés par les autres ; ceux qui gouvernent sont entretenus par les autres.“ » Ainsi, la fin du système monopolistique de cooptation, en érodant la prégnance du confucianisme, idéologie de la domination du mandarinat, allait, malgré les tentatives d’accommodations du «  conservatisme modernisateur  », miner définitivement le vieil ordre patriarcal chinois.

Sources  :
– Paul J. Bailey Gender and Education in China. Gender discourses and women’s schooling in the early twentieth century
– Etienne Balazs La bureaucratie céleste : recherches sur l’économie et la société de la Chine traditionnelle
– Marie Claude Bergère Capitalisme et capitalistes en Chine. Des origines à nos jours
– Lucien Bianco Les origines de la révolution Chinoise. 1915-1949
– Louise Edwards Gender, Politics and Democracy. Women’s suffrage in China
– Mary Backus Rankin «  The Emergence of Women at the End of the Ch’ing  : The Case of Ch’iu Chin  » in Women in Chinese Society Margery Wolf (sldr)
– Julia C. Strauss «  Creating ‘Virtuous and Talented’ Officials for the Twentieth Century: Discourse and Practice in Xinzheng China  » Modern Asian Studies, Vol. 37, No. 4 (Oct., 2003),
– Rong Tiesheng «  The Women’s Movement In China Before and After The 1911 Revolution  » Chinese Studies in History Vol. 16, N° 3-4, (1983)

A suivre  : la presse féminine et l’activisme anti-impérial en exil

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