Inégalités et discriminations de genre « aux caractéristiques chinoises » ? ( I )  Les restrictions au travail des femmes

La question des législations restreignant l’accès des femmes à certaines professions est mal connue, alors qu’elle constitue un enjeu global (voir l’annexe 1) et qu’elle a parfois fait l’objet de débats passionnés dans l’histoire du mouvement féministe (voir l’annexe 2).

Elle est un enjeu d’autant plus particulier en Chine quand on se souvient du fameux slogan de la révolution culturelle : «  Ce qu’un homme peut faire, une femme le peut aussi». Si on est certes désormais loin de l’effacement militant des distinctions de genre de l’époque et de ce que certain ont même appelé une « androgynie socialiste », la mise en place dans les années 90 de mesures de « protections spécifiques » des femmes dans la loi chinoise1 a été considérée par plusieurs chercheurs comme un tournant significatif.

Ainsi Charles J. Ogletree et Rangita de Silva-de Alwis dans leur article « When Gender Differences Become a Trap: The Impact of China’s Labor Law on Women » soulignent l’ambiguité de telles dispositions législatives alors « que les femmes ont été les premières victimes des restructurations institutionnelles qui ont accompagné l’ouverture de l’économie. Pendant les périodes de crise, les lois chinoises permettent une discrimination par le genre et l’âge afin d’accompagner les changements économiques. On a demandé aux femmes et en particulier aux femmes âgées travaillant dans des industries en réorganisation de sacrifier leur emploi pour le bien commun. » De plus, « en se concentrant sur la différence biologique d’une façon qui exclut les hommes de la responsabilité des soins à apporter aux enfants après la naissance, les lois chinoises font reposer l’entière responsabilité de la garde et de l’éducation des enfants sur les femmes. »

Margaret Y. K. Woo dans deux articles ( « Biology and equality : challenge for feminism in the socialist and the liberal state » (1) et « Chinese Women Workers : The Delicate Balance between Protection and Equality » (2) paru dans le recueil Engendering China. Women, Culture and the State) est tout aussi sévère : « Vue cyniquement, la législation protectrice est une forme de « biologisation » des femmes, qui peut être considérée comme un effort pour les pousser hors de la force de travail durant une ère d’excédent de celle-ci. L’attention à la biologie des femmes renforce la rhétorique les encourageant à retourner à la maison pour devenir des mères socialistes. » (2) Ce qui, dans le même temps, comme le souligne Woo, va à l’encontre des politiques de restriction des naissances. Plus généralement, selon cet auteur, « l’état socialiste chinois définit le rôle des femmes dans la société et la conception appropriée de l’égalité par rapport à ce que l’État conçoit comme étant les besoins de la collectivité. » (1) Ce qui, en période de réformes donne un mélange particulier : « à la fois dans le ton et l’objectif, les régulations ( protectrices NDT) trouvent leur origine dans les idéaux socialistes et dans les traditions confucéennes. Elles sont confucéennes dans l’attention portée au collectif et à la communauté, et socialistes dans le rôle dominant qu’elles assignent à l’État pour définir la place des femmes dans la force de travail. » (ibid)

Il faut toutefois préciser que certaines restrictions au travail des femmes ( concernant le travail dans les mines, les industries métallurgiques ou à certaines altitudes) existaient déjà du temps des « zones libérées » contrôlées par le PCC dans les années 30 (voir Delia Davin Woman Work p.31) et que dans les années 50 c’est la fédération des femmes qui menait des campagnes d’information indiquant selon Elisabeth Croll : «  quoique les femmes étaient encouragées à entrer dans la production au côté des hommes et à s’engager dans un grand nombre d’activités, on leur rappelait aussi qu’il ne fallait pas confondre égalité et similarité. Les femmes étaient les égales des hommes mais différentes physiologiquement et à cause de leur fonctions spéciales, elles avaient droit à certains privilèges. » ( Feminism and Socialism p.263) Le même auteur note que «  si les politiques de protection du travail visaient à aider à accommoder et compenser les fonctions biologiques des femmes, beaucoup de brigades utilisaient ces mesures pour justifier les fait d’affecter les femmes à des travaux réservés au « sexe faible ». (…) De même c’est aux femmes qu’étaient données des périodes de repos spécifiques pour s’occuper des tâches domestiques. » ( ibid. p287)

Cette constante a effectivement pris un sens nouveau avec la liberté d’embauche donnée à certaines unités de production dés 1978, et qui déboucha très vite, selon Honig et Herstatter dans Personal Voices. Chinese Women in the 80’s, sur un chômage féminin urbain très important, amenant ainsi les autorités à « encourager les femmes à prendre avantage de leur force particulière pour résoudre leurs problèmes d’emploi. La première force des femmes, selon les autorités, c’était la dextérité manuelle. » Se profile donc déjà la « préférence genrée » qui présidera et préside encore à l’embauche dans les ateliers d’assemblage des Zones Economiques Spéciales. Comme le résume justement quoique de façon lapidaire Pun Ngai dans Made in China : « La Chine maoïste ne visait qu’à produire un sujet asexué ; un sujet unifié, englobé dans la même volonté que la production de l’État socialiste. Pas de classe, pas de genre. Cependant dans le cadre d’un projet mondial du capital, la Chine des réformes montre son intérêt à resexualiser le sujet, particulièrement un nouveau sujet dagong adapté aux nouvelles exigences de la Division Internationale du Travail. » Il en est de même dans les services où, de plus en plus, les « jeunes travailleuses s’appuient sur le « bol de riz de la jeunesse » en convertissant leur jeunesse et leur beauté en opportunités d’emploi. » ( Amy Hansen « The Gendered Rice Bowl ») et où, comme le constate Eileen M. Otisdans dans son article «  Gender and generationnal Inequality in a Beijing Hotel » : « le genre et la génération deviennent des équivalents des qualifications, attributs et dispositions qui sont en fait acquis dans le travail. Comme les frontières dans le travail sont soutenues par l’activité quotidienne, elles deviennent une partie de l’identité et de la dignité des travailleurs. Ceux-ci gagnent un avantage en construisant et défendant les frontières de genre et de génération qui les encadrent au travail, même si ces frontières les condamnent à des statuts moins élevés. »

Plus largement, la « biologisation législative » n’aura donc été qu’un moment d’une « re-naturalisation » du genre décrite par Lisa Rofel Other Modernities.. Gendered Yearnings in China After Socialism : «il y a eu une explosion de la discussion publique en Chine sur la démarcation, la définition et le vécu des identités féminines et masculines. Ces discussions se sont doublées d’un débat sur l’État socialiste, les moyens et modes pour atteindre la modernité. La naturalisation du genre forme le motif central de ce que j’appelle l’allégorie post-socialiste de la modernité. Cette allégorie raconte comment le communisme a réprimé la nature humaine. Comment cette répression, comme toutes les répressions, produit les mêmes obsessions, perversions et fétichisations qu’elle espère prévenir ; le communisme a échoué. Le maoïsme a retardé l’accession de la Chine à la modernité en empêchant, toujours selon cette allégorie, les chinois d’exprimer leur humanité naturelle. Bien sûr, dans cette allégorie cette humanité naturelle est genrée. Et de fait il devient évident que les notions maoïstes de libération de la femme via les transgressions de la division genrée du travail constituaient une tentative contre-nature de changer la féminité innée. »

Annexe 1 : Les restrictions au travail des femmes dans le monde

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Les restrictions à l’emploi des femmes sont une question mondiale comme l’illustre cette carte ( tirée du numéro du 26/05 de The Economist), nous traduisons l’article qui l’accompagnait et qui offre un bon panorama global .

« Alors même que les pays riches cherchent à éradiquer les biais de genre des lieux de travail, dans beaucoup de pays en développement des discriminations restent explicites. Selon la Banque Mondiale, il est interdit aux femmes d’exercer certaines professions dans 104 pays.

(..) Certains pays publient des listes d’emplois considérés comme trop dangereux pour les femmes ( Les 456 interdictions russes concernent notamment la conduite de train ou le pilotage de bateau). D’autres interdisent aux femmes de travailler dans des secteurs entiers, la nuit ou dans des activités « moralement inappropriées » ( au Kazakhstan les femmes ne peuvent pas saigner ou étourdir le bétail, les porcs ou les petits ruminants). Dans quatre pays, les femmes ne peuvent pas créer une entreprise. Dans 18 autres, le mari peut empêcher sa femme de travailler.

Le but est souvent de protéger « le sexe faible ». Certaines lois mettent les femmes dans la même catégorie que les enfants : cela concerne les emplois vus comme très durs physiquement, dans les mines, le bâtiment ou l’industrie. D’autres répondent à des craintes de sécurité plus larges. A Mumbai par exemple, les tenancières de boutique et de magasin ne peuvent pas travailler aussi tard que les hommes. D’autres lois visent à protéger la capacité procréative des femmes ; «  de telles politiques ont souvent des motivations démographiques, particulièrement dans les pays où le taux de natalité est bas », selon Sarah Iqbal de la Banque Mondiale.

Les restrictions sur le travail de nuit datent de la Révolution industrielle en Angleterre. Elles étaient basées sur l’idée que les femmes n’étaient pas seulement plus faibles et plus vulnérables à l’exploitation que les hommes mais qu’elles n’avaient pas les compétences pour faire les bons choix. En 1948, l’Organisation Internationale du Travail promouvait toujours de bannir les femmes des mines et du travail industriel de nuit. L’Espagne n’a levé ses interdictions sur le travail des femmes dans les mines, l’électricité et le bâtiment qu’en 1995. Certaines restrictions, existant encore dans d’anciennes colonies, sont des vestiges du Code civil espagnol, du Code napoléon, ou des lois du Commonwealth.

Certaines lois sont au contraire surprennament récentes : l’interdiction faite aux femmes de conduire des tracteurs de plus de cinquante chevaux a été mise en place en 2013 au Vietnam. Mais dans l’ensemble, la tendance est à la libéralisation. Ces dernières années la Bulgarie, Kiribati et la Pologne ont supprimé toutes les restrictions existantes ; la Colombie et le Congo en ont supprimé certaines. Certains pays ont changé leurs lois au regard des évolutions technologiques qui ont rendu beaucoup d’activités plus sûres ou moins dépendantes de la force brute ; parfois ce sont des tribunaux qui ont demandé ces suppressions pour cause de discrimination.

La pénurie de main d’oeuvre peut aussi parfois mener au changement. Quand beaucoup de mineurs hommes ont quitté Marmato en Colombie pour de meilleurs salaires ailleurs, leur remplacement par des femmes a été toléré, même si les embaucher signifiait enfreindre la loi. De même, dans les pays de l’est de l’Europe qui ont rejoint l’union Européenne, quand les chauffeurs de camions sont partis à l’ouest, la pression pour laisser les femmes les remplacer s’est accrue. Et la fin de l’interdiction du travail de nuit des femmes au Philippines a été accueilli avec enthousiasme par les centres d’appel.

Certaines protections spécifiques sont justifiées particulièrement pour les femmes enceintes ou qui allaitent, notamment dans le maniement de produits chimiques ( ces restrictions ne sont pas comptabilisées par la Banque Mondiale). Mais comme le conclut l’OIT, ces interdictions protectrices sont de plus en plus obsolètes. »

Annexe 2 : Bref aperçu des débats au sujet des « législations protectrices » dans le féminisme américain.

Comme l’illustre la situation actuelle, le destin des restrictions à l’emploi des femmes se décide au croisement de la mobilité de la main d’oeuvre, des besoins du capital et des politiques démographiques ou, plus généralement encore, au fil des évolutions selon les histoires nationales et les niveaux de développement, de l’articulation entre patriarcat et capitalisme.

Il est toutefois utile de rappeler qu’elles ont été aussi un temps un enjeu de débats passionnés dans le féminisme américain notamment autour de l’arrêt Muller vs Oregon de la Cour suprême. En septembre 1905, une blanchisseuse de Portland nommée Emma Gotcher porta plainte contre son patron Curt Muller, au motif qu’il la faisait travailler plus que les 10 heures par jour prévues pour les femmes par la loi de l’Oregon. Gotcher était une militante ouvrière mariée au leader du syndicat de la blanchisserie. Le tribunal jugea Muller coupable et le condamna à une amende de 10 $. Il refusa de payer et en appela à la cour suprême, son avocat mettant en avant un argument féministe : les limites sur les heures de travail des femmes constituaient une discrimination à leur égard. Mais en janvier 1908, comme le résume le site Women Working 1800-1930  de la librairie de l’université d’Harvard  : « dans son arrêt Muller contre l’État de l’Oregon, la cour statua que l’intérêt du gouvernement à protéger la valeur procréative des femmes surpassait le droit des femmes à la liberté contractuelle et soutenait qu’une loi de l’Oregon limitant le nombre d’heures travaillées par les femmes dans les usines et les laveries était légitime. Le verdict de l’affaire Muller indiquait que l’intérêt du gouvernement à protéger le bien-être social passait avant la liberté des contrats et posait ainsi les bases des protections mises en place lors du New-Deal et qui culminèrent avec le Fair Labor Standards Act de 1938. (…)Cette affaire révéla une ironie fondamentale dans le progressisme. Tandis que les protections obtenues par les progressistes étaient celles que demandaient les travailleurs, elles furent obtenues en s’appuyant sur des idéologies patriarcales. Le protectionnisme juridique soulignait les fissures qui parcouraient le mouvement de réforme. » Et, de fait, cette décision fut l’objet d’une longue controverse entre les deux principaux mouvements féministes de l’époque, la National Consumers League qui défendait l’arrêt de la cour suprême et la particularisation des femmes pour permettre l’amélioration des conditions de travail et le National Womens Party qui voulait, avant tout, privilégier l’égalité devant la loi. Le débat s’est poursuivi dans les années 20, 30 et jusqu’aux années 70 avec des syndicats américains pris pour ainsi dire entre deux feux, oscillant entre neutralité et défense de l’emploi masculin, par exemple lors de l’entrée en masse des femmes, pendant les premières et seconde guerres mondiales, dans certains secteurs où elles étaient jusqu’ici absentes.

On trouve un récit et une analyse détaillées de ces épisodes dans le livre de Susan Lehrer Origins of Protective Labor Legislation for Women, 1905-1925. Pour cet auteur ces lois de protection, « tentaient d’arbitrer la contradiction capitaliste entre le besoin de reproduire la force de travail et le désir du capital d’utiliser le travail des femmes jusqu’aux limites de l’endurance humaine et ce, sans qualification et à bas coût puisque la structure salariale pour les femmes était basée sur le principe qu’elles n’étaient pas les principales pourvoyeuses de revenus du ménage. Le capital dépendait de la famille pour l’entretien et la reproduction de la force de travail et d’un autre côté tendait à la détruire en particulier par l’exploitation des travailleuses. » Les lois de protection constituaient ainsi, selon Lehrer, un juste milieu permettant de subordonner la position des femmes sur le marché, à leur rôle dans la famille et ainsi de renforcer tout à la fois les formes de travail payés et non payés qu’elles subissaient, le tout dans un contexte de restructuration de la production et d’introduction du taylorisme qui se faisaient au détriment du travailleur qualifié « classique » et qui tendaient à rendre absolument substituables les travailleurs, hommes comme femmes. Toutefois, comme le souligne justement Reva Siegel dans une longue recension du livre, réduire ces législations protectrices à une simple émanation du capital suppose de faire l’impasse sur l’écheveau un peu plus compliqué de l’affrontement entre les différentes organisations de femmes et le rôle ambigüe joué par le mouvement ouvrier organisé.

1 Ainsi l’article 26 de la loi sur la protection des droits des femmes : « Toutes les unités de production doivent, selon les caractéristiques des femmes et selon la loi, protéger la sécurité et la santé des femmes pendant le travail et ne devrait pas leur confier des taches physiques non adaptés aux femmes.

Les femmes doivent être particulièrement protégées pendant leurs règles, quand elles sont enceintes,et après l’accouchement. »

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