Contre le harcèlement sexuel chez Foxconn et ailleurs

Le 23 janvier dernier, une ouvrière anonyme de Foxconn , le sous-traitant taïwanais d’Apple, a publié sur le site de défense des droits des travailleuses « Jianjiaobuluo », un article dénonçant le harcèlement sexuel dans son usine et l’inactivité de la compagnie face à ce problème. Nous publions ici une traduction de son texte à partir de la version en anglais parue sur le site Supchina.

« Je suis une ouvrière de Foxconn et je demande la mise en place d’un système pour lutter contre le harcèlement sexuel

« Jolies fesses ! »

« J’étais en train de travailler quand un collègue masculin m’a dit ça en passant. Je me suis retourné et lui ait envoyé un regard furieux, mais ça n’a servi qu’à provoquer une explosion de rires chez ceux qui m’entouraient.

Je suis une travailleuse à la chaine lambda de Foxconn, et ce genre de scène n’est pas seulement courante là où je travaille, mais aussi pour beaucoup de mes collègues femmes.

Dire bien fort des blagues salaces, ridiculiser les collègues femmes à propos de leur look ou de leur allure, utiliser l’excuse de « donner des instructions » pour les toucher.. dans les usines, ce type de culture de harcèlement sexuel est dominant ( le harcèlement sexuel des femmes non mariées est particulièrement important), et beaucoup de monde s’y est habitué. Si une femme harcelée sexuellement proteste, elle sera très probablement accusée d’ « être trop sensible » ou de « manquer d’humour ».

Le fait que l’administration n’ait mis en place aucun dispositif à ce sujet est une raison majeure de cette prédominance du harcèlement sexuel dans les usines.

Un jour, un collègue masculin m’a délibérément touché : je lui ait dit que c’était du harcèlement sexuel et il m’a répondu, en me provoquant et en me touchant à nouveau, « oui je t’ai harcelé, mais qu’est ce que tu peux faire contre moi ? »

Je ne savais pas quoi lui rétorquer puisqu’il était clair pour moi que si je me plaignais, l’affaire ne serait pas correctement traitée.

En parler au chef d’équipe ? Si vous avez la chance d’avoir un chef responsable, au mieux il va évaluer la situation et dire quelques mots pour réprimander le harceleur. Ce sera tout. Rien ne changera dans l’environnement de travail, et la victime sera peut-être ridiculisée par ses collègues qui lui reprocheront de « faire beaucoup de bruit pour rien ».

Néanmoins dans la plupart des cas, le chef d’équipe ou de ligne ne prendra pas la plainte au sérieux. Pire, il y aussi ces chefs qui abusent de leur pouvoir pour harceler ou agresser sexuellement les travailleuses sous leur direction.

Travaillant dans un tel environnement, je me sens terriblement mal. Je ne suis pas seulement en colère contre ceux qui me harcèlent, mais je me sens aussi impuissante car je ne peux pas riposter de façon effective.

Bien sûr, ce n’est pas comme si je ne savais pas comment résister. Je réprimande les collègues masculins quand ils m’enlacent et me pelotent et je réponds à ceux qui font des blagues salaces à mes dépends. Mais est-ce comme ça que je peux résoudre le problème fondamental ? Certainement pas. Il faut que je prenne sur moi toutes les insultes et la pression tandis que mes harceleurs ne subissent aucune conséquence. Ils pensent même peut-être que leur comportement n’a rien de répréhensible.

Mais alors, quand est-il des ouvrières qui ne protestent pas ? Certaines ont honte, certaines ont peur qu’on leur fasse des reproches et certaines pensent que rien ne changera si elles s’expriment, et donc au bout du compte, elles choisissent d’endurer en silence. Ont elles commis quelque chose de mal ? Qui peut les accuser d’être si faibles qu’elles méritent d’être harcelées ? Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas que chacune soit assez « dur à cuire » pour supporter le harcèlement mais des mécanismes appropriés pour nous soutenir.

C’est seulement après avoir demandé à quelques camarades autour de moi que je me suis aperçu que tout le monde rencontre les mêmes problèmes. Je pense que nous devrions faire quelque chose pour changer le statu-quo.

Plus tard, nous avons vu sur internet que Luo Qianqian, une ancienne étudiante de l’université Beihang, a accusé son professeur harcèlement sexuel. Sur le compte publique Wechat de Feminist Voices, nous avons vu que la féministe Zhang Leilei et d’autres activistes avaient proposé d’établir des systèmes de prévention du harcèlement sexuel dans différentes universités. En voyant de plus en plus de gens se dresser contre le harcèlement sexuel des femmes et s’opposer à ce système injuste et intenable, nous nous sommes senties encouragées et plus résolues à agir.

Nous faisons donc ces suggestions à Foxconn ;

1 Placer des slogans anti-harcèlement dans des endroits bien visibles du campus et de l’usine

2 Donner des cours de prévention du harcèlement à chaque manager.

3 Rajouter des éléments contre le harcèlement dans toutes les formations initiales des nouveaux employés

4 Mettre en place un canal spécial pour recevoir les plaintes concernant le harcèlement, incluant une adresse postale, un e-mail, un numéro de téléphone, etc. Chaque nouvel employé devra être informé de son existence.

5 Désigner un département spécifiquement responsable du traitement des plaintes pour harcèlement, et indiquer un point de contact direct avec celui-ci. (…)

Nous savons que nous ne pourrons pas éliminer les inégalités de genre en un jour, et nous savons que ces suggestions sont loin d’être suffisantes pour éliminer le harcèlement sexuel. Mais ce n’est qu’un début. Rien ne changera si nous n’agissons pas.

Notre prochaine étape sera d’envoyer cette série de suggestion à la direction de l’usine, et d’autres initiatives suivront.

Nous espérons que d’autres travailleurs nous rejoindront et nous soutiendront. Au-delà des ouvrières, nous accueillons aussi des ouvriers. Nous avons quelques ouvriers avec nous qui défendent l’égalité de genre et protestent contre le harcèlement sexuel. Nous appelons à ce que les hommes fassent plus attention à la situation de leurs camarades femmes. S’opposer aux inégalité de pouvoir et établir un environnement de travail amical et bienveillant est bénéfique à tous.

Après tout, nous venons ici pour travailler, pas pour nous faire exploiter ou harceler ( sic ! NDT) »

Ce texte (qui certes ne satisfera certainement pas les consommateurs de radicalité !) est presque unique dans son genre puisque les témoignages directs des ouvrières chinoises sur le harcèlement sexuel au travail sont très rares. Pourtant depuis le début des années 2000, ce sont des initiatives relativement isolées de ce type qui ont permis de faire progresser la législation. Ainsi, c’est à cause d’affaires individuelles médiatisées du fait de l’acharnement des plaignantes que le pouvoir s’est décidé à inscrire l’interdiction du harcèlement dans la loi en 2005, puis a reconnu la responsabilité de l’employeur dans sa prévention et sa suppression en 2012. Ces affaires impliquaient en général des cadres ou des professeurs d’université alors que le harcèlement est visiblement massif dans les usines. Ainsi selon une enquête menée auprès de 134 ouvrières de Guangzhou par le Sunflower Women Workers Centre en 2013 ( traduit en anglais par le China Labor Bulletin) : « 70% des ouvrières interrogées avaient à un moment ou un autre de leur vie professionnelle fait face à des formes de harcèlement (…) Le problème est si sérieux que 15% des ouvrières affirmaient avoir dû quitter un emploi du fait du harcèlement. Ces femmes étaient incapables de faire face à ce harcèlement et sentaient qu’elles n’avaient d’autres options que démissionner, même si cela pouvait signifier perdre leur mois de salaire. La majorité des ouvrières essayent de se débrouiller seules face au harcèlement. Certaines s’y soumettent simplement sans protester, certaines trouvent un moyen de riposter et d’autres quittent simplement leur emploi. Aucune des ouvrières interrogées n’a cherché à demander l’aide du syndicat ou de la fédération des femmes. »

Comme le notait déjà Tang Can dans un article de 1993 sur le sujet ( une version différente existe en français) : « La fréquence du harcèlement sexuel a brusquement augmentée à la suite des bouleversements des rapports sociaux en Chine, puisque le pouvoir personnel des dirigeants et administrateurs d’entreprise s’est accru et que les avantages personnels des employés est devenu de plus en plus dépendant de telles relations de pouvoir. » De plus, dans des structures géantes comme Foxconn ( où la part des hommes dans le personnel est toutefois passée de 59 à 64 % entre 2009 et 2012), qui ont bâti leur succès sur l’exploitation des jeunes migrantes et migrants, la pression croissante mise par les donneurs d’ordre comme Apple tend de surcroît considérablement les rapports dans l’entreprise et entre employés.

Si le harcèlement sexuel n’est pas plus courant ou moins réprimé en Chine que dans les pays occidentaux, on pourrait dire qu’il intervient en bout de chaîne de toute une série de développements cruciaux dans l’essor du pays. Dans Made in China. Woman Factory Workers in a Global Workplace, Pun Ngai rappelle ainsi : « Le travail peu cher et les prix bas des terrains ne sont pas les seules raisons expliquant l’implantation du capital transnational en Chine. Des femmes chinoises éduquées, consciencieuses qui sont prêtes à travailler d’arrache-pied pendant 12 heures chaque jour, qui sont adaptées à la production globale à flux tendu et qui sont de potentielles consommatrices des produits globaux sont autant d’autres facteurs expliquant cette implantation. » Si cette figure de la jeune chinoise docile et laborieuse a été battue en brèche par les nombreuses luttes de ces dernières années, il n’en reste pas moins qu’une grande partie de ces travailleuses migrantes sont d’autant plus vulnérables qu’elles sont prises entre le marteau de l’exploitation au service des multinationales et l’enclume du pouvoir et de la famille traditionnelle. Comme le résume Pun Ngai : «La famille patriarcale chinoise, quoi qu’ayant rapidement changée depuis l’ère des réformes, contraint toujours sérieusement la vie des femmes rurales, spécialement en termes d’éducation, de partage des tâches domestiques, de travail salarié et de timing de mariage. La majorité des travailleuses migrantes, dont la plupart sont jeunes et célibataires, doivent toujours lutter pour prendre leurs propres décisions concernant le travail et le mariage (…)  Une courte période de travail salarié fait partie du cycle de vie pré-marital de la plupart des filles des villages. Quitter ensuite ce travail pour se marier et retourner à la vie à la campagne constitue toujours un trait commun pour beaucoup de jeunes travailleuse migrantes, quoique ce sort commun ne soit pas toujours accepté sans résistance. » Si on rajoute à cela le bouleversement des représentations genrées qui ont caractérisées « le post-socialisme » en Chine, le harcèlement sexuel n’apparaît plus, là comme ailleurs, comme un phénomène plus ou moins isolé mais comme le résultat de tout un système d’exploitation et de domination qui s’est spécifiquement construit contre les ouvrières chinoises.

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