«Doit-on partager les femmes ou les rationner ? »

Nous publions une traduction ( depuis la version anglaise parue sur le site Chuang) de l’article de Zheng Churan alias Datu ( Lapin géant), l’une des « feminist five » qui intervenait salutairement dans les (délirants) débats concernant le problème du déficit de femmes en Chine.

L’économiste chinois Xie Zuoshi a annoncé récemment que le nombre d’hommes célibataires dans le pays allait bientôt atteindre les 30 millions. Préoccupé par ce problème national, Xie a appliqué la théorie économique à la situation et est parvenu à une conclusion : les hommes avec de hauts salaires vont « obtenir » des femmes ( une marchandise particulière) car ils peuvent en payer le prix élevé. Selon ce citoyen engagé, le problème du mariage en Chine ne peut être résolu qu’en ouvrant le marché du mariage, en mettant fin à la monogamie, en légalisant la polygamie et le mariage de personnes du même sexe. Grace à cela, la société chinoise pourra maintenir la stabilité.

Peu après, Lin Dao a publié une réponse sarcastique. Son article ridiculise la froideur d’un raisonnement économique qui traite les humains comme des marchandises. Opposé à la marchandisation, il considère que celle-ci va mener à la persécution des hommes par les belles-mères et signifiera que seuls les riches seront en mesure de se marier. Bien sur, il a d’autres arrières pensées. Il ne s’intéresse pas vraiment à l’institution du mariage, il appelle à une régulation macro-économique. Il propose que, pour que les gens puissent vivre dignement, l’État traite les maisons comme les épouses et établisse un système de rationnement qui accorderait à chaque ménage une seule maison, à l’image des lois rendant la monogamie obligatoire.

Du fait du manque de place, je ne peux pas me pencher sur toutes les absurdités que contiennent ces deux articles. Par exemple, passant d’un sujet à l’autre, Xie Zuoshi suggère que les filles ont désormais une plus forte poitrine du fait des hormones et que le problème du célibat masculin sera résolu grâce à la pollution qui fera mourir les hommes plus jeunes. Lin Dao prétend qu’un des bénéfices du changement de sexe c’est que les hommes pourront faire des enfants eux-mêmes. Je ne peux que souligner l’essence de ce débat : des hommes débattent publiquement de l’affectation des femmes, comme si il s’agissait de marchandises et ce afin de réaliser un grand idéal politique, provenant soit de la gauche patriarcale soit de la droite patriarcale.

Dans ce débat, les femmes sont soit des marchandises soit des récompenses. Ces deux articles tracent un tableau très clair : les puissants néo-libéraux et les « frères des classes opprimées » débattent d’une marchandise appelée femme. Le premier groupe dit « Pas de contraintes ! Pas de monogamie ! Pas de lois ! Laissez les hommes riches s’acheter plusieurs femmes ! Permettez aux pauvres de se partager une femme qu’ils auraient collectivement acheté ! » le second groupe répond en disant : « Je suis si misérable ! Vous refusez de me donner une femme ! Frères renversons le tyran ! Une femme diplômée pour chaque homme ! »

(…) Derrière le déséquilibre entre les sexes, derrière les 30 millions d’hommes célibataires il y a les 30 millions de bébés filles qui sont mortes du fait de la discrimination sexuelle. Mais on continue à se demander pourquoi « certains hommes ne trouvent pas de femmes».

Qu’ils parlent de partager les femmes ou de les rationner équitablement, ces commentateurs ne posent leurs revendications que du point de vue de l’homme. Pendant toute cette discussion, ils n’ont jamais demandé l’avis des femmes, leur intimant plutôt : «  sois juste une gentille petite marchandise (ou récompense), cela suffit. »

Pourquoi les hommes veulent-ils se marier ? Ne parlez pas d’amour et d’affection. Supposons que les femmes refusent de faire tout le travail domestique, de satisfaire les désirs sexuels des hommes, de se conformer à la structure patriarcale du mariage ou de faire des enfants pour exaucer les souhaits de la famille des hommes, les hommes riches comme pauvres voudront-ils toujours se marier ?

Dans une société dominée par les hommes dans la politique, l’économie et la culture, le néolibéralisme traite les femmes comme des marchandises. A travers son travail domestique non payé et ses fonctions reproductives, la femme est comme un engrenage dans la machine du capitalisme. Quoique son travail soit « gratuit », la machine ne peut pas fonctionner sans un tel rouage. Les néolibéraux utilisent donc la publicité pour forger une altérité féminine réifiée ; ils utilisent les bas salaires des femmes pour les inciter à travailler plus ; ils utilisent les médias pour perfectionner l’image de la femme comme bonne épouse et mère de la classe moyenne. Leur but est d’emballer cette marchandise, la femme, dans un bel emballage qui incitera les hommes « comme consommateurs et travailleurs » à rivaliser pour se la procurer. Les hommes qui ne sont pas assez riches devront travailler plus, sinon ils ne pourront pas s’offrir cette magnifique marchandise.

Je ne sais pas si les mères de tous ces néolibéraux sont des femmes oisives de la classe moyenne, mais il semble vraiment qu’ils sont incapables de reconnaître la contribution significative des femmes, leurs bas salaires ou le fait que le poids du travail domestique et de la reproduction retombe sur leurs épaules.

De plus, certains patriarcaux de gauche semblent voir les femmes comme une sorte de récompense : «  mes frères des classes opprimées venez rejoindre notre lutte pour le paradis anti-capitaliste. Quoi ? Vous voulez des maisons ? L’organisation vous en fournira. Et des femmes ? Elles vous seront fournies aussi. » Mais le plus terrifiant n’est peut-être pas qu’ils défendent les vagues théories selon lesquelles « une fois que la question des classes sera résolue, alors les problèmes des femmes le seront aussi » mais le fait que dans la stratégie politique des « frères des classes opprimées » il n’y a aucun rôle pour les « sœurs des classes opprimées ». Les besoins des femmes sont considérés comme des « besoins humains de base » qui sont ensuite simplifiés en « besoins de l’homme ». Si on ne peut pas lier la libération des perdants avec les questions d’égalité de genre, on lutte en fait pour la liberté d’oppresser les femmes. J’ai peur qu’en suivant cette voie, on ne puisse construire une société communiste ou chacun puisse vivre dans la dignité, mais au contraire une société dans laquelle seuls les hommes pourront vivre dans la dignité.

Ces « frères des classes opprimées » qui traitent les femmes comme des récompenses et qui critiquent les économistes qui veulent marchandiser les êtres humains, peuvent-ils comprendre pourquoi leurs belles-mères les force à mettre le nom de leur femme sur le certificat de propriété de leur appartement, bien que celui-ci ait été acheté par leurs parents ( voir note à la fin du texte) ? C’est parce que si une femme divorce, la nouvelle loi sur le mariage prévoit qu’elle est complètement lessivée : malgré tout le travail domestique qu’elle a fournie, elle ne peut pas se mettre en grève pour obtenir une quelconque compensation ou aide sociale.

Donc même si ces mâles n’admettent pas les discriminations de genre et se moquent des féministes, du point de vue des femmes qui « possèdent la moitié du ciel » leurs revendications économiques et politiques sont particulièrement puériles. Le système familial « queer » ou « diversifié » qu’ils proposent n’est que la camouflage flashy d’un système d’esclavage des femmes. Pourquoi certaines personnes ne comprennent elles toujours pas cette vérité de bon sens, clamée depuis plus de cent ans, que les femmes sont des êtres humains ? Ils peuvent dénoncer les féministes qui utilisent la force du nombre pour assiéger certains intellectuels publics masculins. Ils peuvent prétendre que les inégalités structurelles de genre n’existent pas. Ils peuvent se rouler par terre en plaignant ces pauvres hommes qui ne trouvent pas d’épouses.

Mais ils ne peuvent pas empêcher les féministes de faire éclater les uns après les autres, tous les abcès de la réification des femmes.

Ils ne peuvent empêcher une mouvement féministe unifié de critiquer toutes ces grandes idées qui ignorent les droits des femmes.

Ils ne peuvent empêcher les femmes éveillées par le féminisme d’agir, de dissiper leurs fantasmes et de les ramener à la réalité, là où ils doivent bien admettre que les femmes ne sont pas des objets qu’ils peuvent acheter ou affecter à leur gré.

Note : Dans le chapitre intitulé «  Comment les femmes ont été tenues à l’écart de la plus grande accumulation de fortune immobilière de l’histoire » de son livre  Leftover Women, Leta Hong Fincher rappelle, qu’alors que les prix de l’immobilier ont explosé ces dernières décennies,«  la plus grande partie de la propriété résidentielle en Chine appartient aux hommes. Une enquête de 2012 sur plusieurs milliers d’acheteurs à Pékin, Shanghai, Canton et Shenzhen a montré que c’est le nom du mari qui apparaît sur le certificat de propriété dans 80% des cas. » Or dans un arrêt rendu par la Cour suprême en 2011, il est indiqué que si, lors d’un divorce, les deux parties ne parviennent pas à trouver un accord, chacun gardera au final la propriété enregistrée sous son nom. Comme l’indique Leta Hong Fincher, cette politique qui se voudrait « neutre » en termes de genre a pourtant des « effets genrés » spécifiques…

a suivre : une histoire de la journée internationale des femmes en Chine…

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