Féminisme et utopie chez trois figures de la « Réforme des cent jours » de 1898 (1) : Liang Qichao

La période qui court de l’écrasement définitif de la révolte des Taiping en 1864, jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1895 peut être décrite comme une série d’humiliations diplomatiques et militaires pour l’empire et de famines (notamment en 1876-1879) et de révoltes écrasées par le pouvoir pour la population. Les éditrices du volume The Birth of Chinese Feminism en résume une des conséquences« Le sentiment d’accumulation de crises atteint alors un climax. Dans les années tourmentées de 1895-1898, les énergies de beaucoup d’hommes éduqués et engagés convergèrent pour réformer les structures du pouvoir dynastique afin de permettre une plus grande flexibilité dans l’organisation et le développement politique, social, culturel, commercial et militaire. Cette poussée culmina avec la période des cent jours de réforme. »

Un groupe d’intellectuels mené par le lettré Kang Youwai parvint en effet, en 1898, à s’imposer au gouvernement avec le soutien de l’empereur. Inspirés par les exemples des réformes du Meiji ou de Pierre le Grand en Russie, ces adeptes de « la révolution par le haut » lancèrent toute une série de changements visant à la modernisation de l’État par la réforme de l’administration et des concours de recrutement, de l’éducation, du droit et de l’économie. Mais aucune mesure ne sera effectivement appliquée puisqu’au bout de cent jours,un coup d’État militaire, cette fois-ci à l’initiative de l’impératrice douairière, renversa le nouveau pouvoir. Six réformateurs, (les « six gentlemans de la réforme des cent jours ») furent décapités, les autres prenant in extremis la route de l’exil.

Les trois figures centrales de cette tentative avortée de modernisation, Liang Qichao, Kang Youwei et Tan Sitong ne se réduisent pas non plus à ce court épisode, puisqu’ils ont été chacun à leur manière des penseurs très originaux et profondément féministes. Nous donnons ici un petit aperçu de leurs démarches respectives.

Liang Qichao, la femme, la nation et le capital

Le plus modéré des trois, Liang Qichao, disciple de Kang Youwei et son bras droit lors de la réforme des cent jours est devenu, après avoir fui au Japon en 1898, « l’intellectuel phare » de la Chine dans les deux premières décennies du 20ème siècle en menant de front activités journalistiques et philosophiques. Emblématique intellectuellement de la tentative de modernisation des cents jours, il passera de façon significative, dans la suite de sa carrière, du libéralisme à « l’étatisme allemand » tel qu’il était prôné par Johann Kaspar Bluntschli.

Dans un article de 1897, intitulé « Sur l’éducation des femmes » (Traduit dans le recueil The Birth of Chinese Feminism), Liang Qichao prend des positions assez décisives pour l’époque puisqu’il énonce dés le début de son article «  quand je cherche les causes profondes de la faiblesse de la nation, je m’aperçois qu’elles découlent principalement de l’absence d’éducation des femmes. » Qichao mena justement dans les années 1890 une campagne pour créer des écoles pour femmes qui aboutit à la création d’une des premières écoles modernes pour filles crée par des chinois, et non des missionnaires étrangers qui étaient très actifs dans ce domaine mais qui ne survécut pas aux cent jours. Ce qui est caractéristique de la critique de Liang Qichao et contribuera à son large écho, c’est qu’il met au centre de sa réflexion sur l’état calamiteux du pays, le sort fait aux femmes. Sa critique portant même parfois plus loin : «   D’où vient l’inégalité ? Elle vient du culte du pouvoir. D’où vient l’égalité ? Elle provient de l’amour de la bienfaisance. Quoique nous appartenions tous à la même espèce d’êtres humains, ceux qu’on appelle le peuple doivent obéir au souverain comme des serviteurs et des concubines ; celles qu’on nomme femmes doivent obéir à ces derniers comme des esclaves. Ils ne sont pas simplement dénommés serviteurs, concubines ou esclaves, mais leurs oreilles et leurs yeux sont scellés, leurs mains et leurs pieds sont bandés, leurs esprits sont gelés, on leur bloque l’accès au savoir, on leur coupe les vivres et ils n’ont d’autres choix que d’être totalement soumis à ceux qui sont au pouvoir. »

Toutefois, comme le rappelle Ono Kazuko dans Chinese Women in a Century of Revolution « Liang Qichao comprenait entièrement l’émancipation des femmes dans ces termes : « enrichir la nation et renforcer l’armée ». La libération des femmes ne dérivait pas de droits que les femmes possédaient intrinsèquement comme êtres humains ; cela n’était pas l’objectif. Il s’agissait plutôt d’élever la connaissance des femmes et de renforcer leur force physique afin de développer leurs qualités de travailleurs productifs et de machines à produire des enfants. » On trouve en effet par exemple des passages sur les vertus militaristes de la gymnastique dans son article sur l’éducation : « Les pays qui cherchent à renforcer leur puissance militaire ordonnent aussi à leurs femmes de faire des exercices physiques. Ils reconnaissent que c’est seulement comme cela que leurs enfants auront une belle peau et des tendons et des muscles puissants. »

Dans son étude comparative « Nationalism, Modernity, and the “Woman Question” in
India and China » Sanjay Seth rappelle l’importance de ce lien entre le sort de la femme et celui de la nation, qu’on retrouve dans beaucoup de pays colonisés : « La question des femmes devint très importante en Inde et en Chine à la fin du dix-neuvième siècle car la situation des femmes était vue comme la principale source du sous-développement et donc un des principaux obstacles à la réalisation de la modernité et avec elle, de la souveraineté nationale. Dans ces deux pays, un consensus émergea parmi les nationalistes pour affirmer qu’un changement dans la condition des femmes était nécessaire pour que la nation soit sauvée ou libérée. Au dix-neuvième et au vingtième siècle, les nationalistes dans les deux pays cherchèrent à réaliser de tels changements sans néanmoins renverser les rapports patriarcaux ni transformer fondamentalement les rapports de genre et les relations conjugales. » Ce n’est qu’avec la seconde génération de féministes des années 1910, annoncée par les écrits de He-Yin Zhen, que la tradition confucéenne sera condamnée en tant que telle et que l’émancipation des femmes et de la nation se formulera comme une émancipation par rapport à la tradition. Ce qui rend d’autant plus novatrice cette assimilation, somme toute classique, entre femme et nation chez Liang Qichao c’est qu’étant très influencé par les auteurs de l’économie politique occidentale et ayant assisté à l’essor « capitaliste » dans les zones contrôlées par les puissances impérialistes, il met particulièrement l’accent sur la nécessité de la mise au travail des femmes pour lancer véritablement la modernisation du pays  : « Aujourd’hui tout le monde s’inquiète de la pauvreté en Chine. La pauvreté résulte du fait qu’une personne est obligée de faire vivre plusieurs autres. Quoiqu’il y ait eu plusieurs facteurs expliquant la dépendance de plusieurs personnes vis à vis d’une seule, j’avancerais que le non-travail des femmes est le facteur originel. » Là encore, du fait notamment de l’échec des « cent jours », il faudra attendre plusieurs décennies et, pour ainsi dire le grand bond en avant, pour que les derniers obstacles (le confinement, les pieds bandés, etc…) mis à l’usage « capitaliste » de la force de travail féminine par le régime de production domestique et patriarcal classique soient levés.

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