Guerre autour du genre et stabilité sociale dans la Chine de Xi Jinping : Interview d’une amie des « Feminist Five »

Nous publions ici la traduction de la première partie de l’interview ( la seconde porte sur les conditions plus spécifiques des arrestations et des procédures engagées) un peu ancienne (mars 2015) mais plus éclairante que bien d’autres, publiée sur le site Chuang en chinois et en anglais.

Présentation par Chuang : Plusieurs amis et associés des cinq féministes arrêtées le 7 mars se cachent toujours, mais l’une d’entre elles a bien voulu nous rencontrer pour une interview le 16 mars. Elle pense que le mieux qu’on puisse faire pour aider les prisonniers et leur cause est d’attirer l’attention sur leur situation en Chine et ailleurs. Leur arrestation a été largement relayée par la presse internationale et les autorités américaines et européennes ont fait des déclarations officielles à ce sujet, mais jusqu’ici peu d’analyses ont été proposées, donc cette interview se penche plus particulièrement sur des questions telles que : « en quoi cette affaire est exceptionnelle ? » « pourquoi ces individus furent-ils visés ? » « pourquoi dans le cours de l’offensive du régime de Xi contre la société civile, le féminisme semble-t-il plus particulièrement visé ? »

Chuang : Tu dis que chaque année durant les deux sessions ( il s’agit des sessions du Congrès National du Peuple et de la Conférence consultative politique du peuple ), des personnes sont arrêtées, mais tu ne t’attendais pas à ce que cela leur arrive à elles. Parce que l’action qu’elles avaient prévue d’organiser ( des distributions de tracts dans les transports en commun contre le harcèlement) ne semblait pas très menaçante ?

Anonyme : Je pense en effet que ce n’est même pas lié à l’action en tant que telle. Chaque année durant les deux sessions… c’est comme si le gouvernement cherchait à exprimer sa volonté en arrêtant des gens. Cela ne vise pas particulièrement une action faite à ce moment là, mais une combinaison d’autres actions faites à d’autres moments qui attirent l’attention et laissent penser aux autorités qu’ils faut interpeller ces gens. Mais ces cinq personnes font à la base du travail sur l’égalité de genre. A côté de certaines autres choses – par exemple Wang Man s’intéresse à la pauvreté et Wei Tingting s’intéresse à la bisexualité.. Mais ce qu’elles défendent principalement c’est l’égalité de genre. En Chine, « l’égalité homme-femme » est une priorité politique nationale. Tout le long, elles ont qualifié leur travail de « popularisation de la loi » «  Notre pays a cette lois, voyez les détails ici, n’importe qui peut utiliser cette loi pour se protéger.. » Elles n’ont jamais dit qu’elles allaient s’opposer à une loi ou une autre ou quelque chose d’équivalent. Et leurs actions ont toujours été plutôt modérées. Elles organisent rarement des actions. Ce qu’elles font le plus souvent c’est organiser des ateliers de formation pour les femmes, les groupes LGBT, etc. Ou, elles vont dans la rue pour faire des performances artistiques. Que des choses plutôt inoffensives. Il est donc difficile de croire que ce sont elles qui ont été arrêtées. J’ai toujours pensé que ceux qui sont actifs autour des questions relatives au HIV seraient arrêtées avant les activistes pour l’égalité de genre.

C : Une des explications c’est que ce serait lié à la pétition féministe qui demandait l’annulation du gala du festival de printemps à la télévision ( CCTV- campagne menée sur internet par les féministes contre une émission sexiste de la télévision officielle et qui a rencontré un grand écho ). Qu’en penses tu ?

An : Il y a clairement un rapport, mais pas aussi important que certains l’imaginent. Je me suis déjà dit que des activistes pour l’égalité de genre serait arrêtés durant la gouvernance de XI Jinping. Car en 2013, quand Xi venait juste d’arriver au pouvoir, j’ étais à Guangzhou avec certaines de celles qui ont été récemment arrêtées et nous voulions organiser un atelier de formation pour des étudiants, qui aurait aussi porté sur l’égalité de genre. C’est l’atlier le plus difficile que j’ai jamais eu à organiser. Nous avions prévu de le tenir dans un hôtel. Il y avait une trentaine de personnes et à peine avons nous essayé de rentrer qu’on nous a fichu à la porte. Nous avons essayé trois autres hôtels. Personne ne voulait nous laisser rentrer….Et c’était très semblable à la situation actuelle : tous les étudiants du Guangdong ont reçu un appel de leur fudaoyuan ( littéralement « conseiller politique », tuteur nommé par la faculté pour surveiller les étudiants et leur donner des conseils personnels et politiques) leur disant de ne pas participer au séminaire, et cinq ou six ont effectivement décidé de ne pas participer mais l’école a néanmoins continué à les harceler après. Et pendant ce temps la Gubao ( la police secrète) nous a tourné autour toute la journée… Donc déjà à cette époque, il m’est apparu que l’arrivée de Xi au pouvoir pourrait être un désastre pour l’égalité de genre.

G : A l’époque, j’avais questionné quelqu’un à ce sujet, elle m’avait dit qu’elle pensait que les autorités ne visaient pas particulièrement les luttes pour l’égalité de genre mais que cela faisait partie d’une répression plus générale de la société civile. Tu n’es pas d’accord ?

An : Depuis de nombreuses années, l’ONG qui avait organisé cet atelier, organisait plus de 10 séminaires et ateliers par an, et c’est celui-là que les autorités ont choisi d’interdire. Les activités liées aux LGBT ont été aussi visées, particulièrement à Pékin. L’année dernière autour du 4 juin ( jour anniversaire du massacre de Tiananmen ), au moins 20 événements liés au mouvement LGBT ont dû être annulés… Mêmes les projections étaient interdites.

G: Ces événements étaient tous organisés par les mêmes personnes ?

An : Non ( elle donne la liste de différents groupes) ; désormais dans les milieux des ONG, les gens disent «  Ah tu travailles sur les questions LGBT, c’est une question politique sensible ( sous-entendu tu prends des risques » Ça fait peur…

G: Donc tu penses que la répression de l’administration Xi contre la société civile vise particulièrement les activités LGBT et féministes ?

An : Oui. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Xi n’a pas cessé de mettre l’accent sur les « valeurs traditionnelles chinoises ». Ainsi on peut voir sa femme Peng Liyuan, qui était une artiste ayant eu beaucoup de succès, apparaître comme une mère de foyer modèle dans les médias. C’est la même chose pour le Gala du festival de Printemps sur CCTV qui valorisait constamment la famille et encore la famille.

C: J’ai entendu dire que juste après être arrivé au pouvoir, Xi a donné un discours où il faisait l’apologie de la féminité traditionnelle ou quelque chose comme ça.. (…) Quels en étaient les grandes lignes ?

An : Basiquement,que nous devions soutenir la culture chinoise traditionnelle, que les femmes devaient exercer leur travail naturel à la maison, amener leur valeur ajouté.

C : C’est quoi le « travail naturel » d’une femme ?

An : le travail domestique bien sûr ! (rires)

C : il a utilisé ce terme ?

An : oui !

C : C’est intéressant, parce que cela lie immédiatement le genre au travail. Une des analyses de la résurgence du patriarcat ces dernières années, des efforts renouvelés pour renvoyer les femmes à la maison, relie ce phénomène à la crise capitaliste : le capital ne plus absorber autant de travail qu’avant via le salariat donc il essaie de se débarrasser de la « population excédentaire » en renvoyant les gens vers des formes de travail non salarié, comme le travail domestique. Tu penses que cela vaut pour la Chine ?

An : Je ne suis pas sûr… Je pense qu’on ne peut pas analyser ce phénomène sans mentionner la « crise des garçons » dont tout le monde parle ces dernières années. Ils pensent que la progression des femmes à l’école, dans le travail, etc.. constitue une « crise » pour les garçons.

C : Car ils pensent que si les femmes veulent poursuivre leur propre carrière plutôt que de se marier, cela sera plus difficile pour les hommes de se trouver une épouse ?

An : C’est un des aspects. Ils pensent aussi tout simplement que ce n’est pas normal pour une femme de mieux réussir qu’un homme. Par exemple, pour les examens d’entrée à l’université : désormais les filles représentent 51% des entrants à l’université, les filles représentent 51%. Dès la minute où la ligne des 50% a été franchie, beaucoup d’administrations de l’éducation ont commencé à dire non. Cela veut dire que notre système éducatif a un problème. Nous sommes trop gentils avec les filles.. Et pendant ce temps dans la Conférence consultative politique du peuple chinois il n’y a jusqu’à aujourd’hui pas une seule femme. Dans le congrès national du peuple, les femmes ne représentent que 20% des membres. Et pourtant ils commencent à dire qu’il y a trop de femmes en politique.

C: Qui dit cela ?

AN : il suffit de regarder les infos. Beaucoup de membres de la conférence consultative ont publiquement dit que c’était un problème. De même, en 2013 ou 2014, un membre du CPPCC, surnommé Luo, a dit que les femmes ne devraient pas faire d’études supérieures. Et il est lui même professeur d’université ! C’est terrifiant.

C : Quel était son argument ?

An : Il pense que si les femmes font des études, les hommes ne voudront plus d’elles. Qu’elles ne pourront pas se marier.

C: Cela ressemble plus aux propos d’un patriarche à l’ancienne qu’à ceux d’un professeur ou d’un politicien.

An : En Chine tout le monde s’inquiète que des filles ne se marient pas. Tout le monde est inquiet de savoir si les hommes vont pouvoir trouver des épouses. Peu importe de savoir si les femmes veulent se marier ou non.

C : Donc ça n’a rien à voir avec des facteurs économiques ? Y-a-t-il la question de la concurrence que les femmes pourrait faire aux hommes sur le marché du travail ? C’est un sujet sur lequel les femmes dans d’autres pays sont souvent attaquées.

An : Je pense qu’il y a une différence. Tout d’abord, la Chine n’a jamais découragé les femmes de travailler en dehors de la maison, car le gouvernement ne permet jamais qu’on gâche de la force de travail. La Chine essaie de maintenir une croissance économique rapide, elle a besoin de toute la force de travail disponible, donc elle ne dit jamais aux femmes qu’elle ne doivent pas travailler hors du foyer.

C : Donc on leur dit de travailler à la fois dans et en dehors du foyer.

An : oui et que leurs salaires seront plus bas que ceux des hommes.

C: Pourquoi les officiels se préoccupent ils de cela ?

An : Hé bien.. Si le statut de la femme se hisse au dessus de celui de l’homme, où les hommes pourront ils évacuer leur aigreur ? Quand, en dehors du foyer, un homme vit un stress important, il a besoin de pouvoir se soulager, sinon il va commencer à penser «  je veux la réforme politique, je veux la révolution, je veux renverser le gouvernement, etc ( rires) Si ce n’est pas le cas, alors il a besoin d’un autre débouché. Et pour l’instant le débouché c’est de confier tout le travail domestique à la femme. Et si vous vous fâchez, vous pouvez exercer une violence domestique. Si vous battez votre femme, pas de problème, personne ne vous punira…C’est un moyen de maintenir la stabilité sociale. (…) Il est plus difficile aux femmes d’organiser une émeute. Si vous voulez éviter les émeutes, contentez vous de rediriger le stress des hommes vers les femmes. C’est un moyen facile pour un État de maintenir un semblant de stabilité.

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