Entre déni et répression : les féministes contre le harcèlement sexuel en Chine (2)

Guettés avec une certaine fébrilité par les journaux occidentaux, les premiers signes d’un mouvement de type #meetoo (WoYeshi en chinois) en Chine ont fini par apparaître. Chez les journalistes, où le témoignage de Sophia Huang Xueqin, agressée quand elle était stagiaire, a libéré la parole de 250 de ses consoeurs et dans les universités où de nombreux témoignages et une lettre ouverte circulent et où une première démission de professeur impliqué a eu lieue.

Mais ce qu’on manquera peut-être de mentionner, ce sont les militantes qui furent à l’avant-garde de ce renouveau de la lutte contre le harcèlement. Ainsi les cinq militantes féministes, arrêtées en mars 2015 pour avoir collé des affiches dans le métro contre le harcèlement de rue. Ces activistes avaient auparavant mis en œuvre diverses formes d’agit-prop, une flash-mob dans le métro notamment, sur le même sujet et avaient rencontré pour cela une répression, certes relativement mesurée, mais immédiate.

Nous entamons ici la publication de traduction de textes sur le sujet écrits par des féministes chinoises et leurs soutiens, ainsi ce compte-rendu de Peng X publié en juillet 2017 sur l’excellent site Chuang.

Nous devrions tous être féministes? La répression, la récupération et les nouveaux wagons réservés aux femmes en Chine

La semaine dernière, les 26 et 28 juin, des nouveaux wagons de métro roses ont été dévoilés sur certaines lignes de métro dans les villes de Shenzhen et Guangzhou (Canton). A Guangzhou, le métro transporte plus de 7 millions de personnes par jour. Illustrant les problèmes de congestion du réseau, le 28 avril de cette année plus de 9 millions personnes ont emprunté les dix lignes du réseau. Du lundi au vendredi, entre 7h30 et 9h30 et 17h et 19H, les femmes vont pouvoir désormais échapper aux mains baladeuses en voyageant dans les wagons prioritairement réservés aux femmes.

Promu comme une intervention progressiste contre le sexisme et les agressions, cette initiative provoque également des controverses. La majorité de l’attention des médias s’est toutefois portée sur les besoins des hommes et l’encombrement général du métro, tel que d’ailleurs les hommes finissent par voyager eux aussi dans les wagons réservés aux femmes. Au-delà de cela, l’explication du gouvernement pour la mise en place de ces wagons s’est concentrée sur le fait que le corps des femmes, leur sécurité et leur vie ne comptent qu’en rapport à leur capacité procréative. Sa déclaration souligne ainsi que les wagons sont faits pour les femmes enceintes et les mères avec de jeunes enfants. Comme l’a rappelé le journal Xinkuaibao : « la mise en place des wagons pour femmes ne doit pas être interprété dans les termes étroits et vulgaires de « la prévention du harcèlement sexuel ». Cela a provoqué la réponse légitimement courroucé que les femmes « n’auraient pas du être si vulgaires de croire que les wagons pour femmes étaient mis en place car on se préoccupait de leur sort et du harcèlement sexuel, puisque apparemment la première préoccupation portait non pas sur elles mais sur leurs enfants, ceux qu’elles portent dans leur ventre ou ceux qu’elles auront dans l’avenir. » La façon dont l’espace est régulé dans ce changement du système de transport public de Guanghzou pérennise en fait les formes conventionnelles de la famille, les modes de travail reproductif et l’anxiété actuelle concernant le taux de natalité.

Même si nous ne considérons pas qu’une plus grande régulation des wagons soit un remède unique au harcèlement sexuel, nous pensons que cette affaire illustre la dynamique des forces en jeu dans les conflits sociaux aujourd’hui en Chine.

Une chose est sûr : la mise en place des wagons réservés aux femmes signifie que le gouvernement a été forcé de reconnaître le problème du harcèlement sexuel des femmes comme un fait social. Il a été obligé de le concéder et de le concéder publiquement. Néanmoins cette reconnaissance s’accompagne d’une soi-disant solution qui ségrègue les femmes et, en faisant cela, les désigne comme potentiellement responsables des agressions sexuelles.

Ce n’est pas la première fois que le sujet refait surface en Chine. En 2012, répondant à des questions concernant le problème du harcèlement dans le système de transport public de Shanghai, les Métro de Shanghai avait déclaré sur leur compte sur les réseaux sociaux que les passagers femmes devaient porter des vêtements moins évocateurs ou « sinon elle ne devait pas s’étonner d’être harcelées ». Il y eut de nombreuses protestations contre cette déclaration, i-compris directement dans le métro . De façon plus significative, dans le cas des wagons réservés aux femmes de Guangzhou, cette annonce est intervenue après des années de pression des groupes féministes concernant le harcèlement sexuel dans les lieux publics.

En mars 2015, cinq féministes ont été emprisonnées pendant un mois (sans être inculpées) à Pékin pour avoir voulu organiser une protestation dans plusieurs villes contre le harcèlement sexuel dans les transports publics. Un an plus tard, le F-collective de Guangzhou, a levé des fonds pour imprimer plusieurs affiches placardées dans une grande station de la ville, Kecun. Le message initial «  la tentation n’est pas une excuse, halte aux mains baladeuses »(诱惑非借口,停止咸猪手) et l’image de l’affiche ont été modifiés plusieurs fois afin d’apaiser les inquiétudes des autorités. La version finale proclamait «  la tentation n’est pas une excuse, merci de voyager avec civilité » (诱惑非借口,文 明出行) et représentait un chat. Bloqué par le gouvernement à toutes les étapes du processus, le groupe a finalement mené sa campagne dans la rue en l’associant aux hastag #jesuisuneafficheenmouvement et #marchonscontreleharcélement. On a fini par leur dire que seules autorités avaient le droit de faire des annonces dans les transports publics.

Suite à ces actions, les agents de l’État et de la police ont questionné les féministes chez elles à plusieurs reprises. Le 27 juin Guo Jing qui réside à Guangzhou a reçu un coup de fil de son propriétaire qui lui a dit «  La police m’a dit que vos amis posent problème et qu’ils ne peuvent pas vous forcer à partir, mais moi je le peux. » Une des colocataires de Guo Jing faisait partie des cinq féministes arrêtées a Pékin en 2015. Le propriétaire lui a indiqué que la poursuite de sa location dépendait de la fin de ses liens avec ses amis féministes.

Ce genre de tactique n’est pas nouvelle. Beaucoup de féministes ont connu les mêmes histoires de pression de l’État sur leurs propriétaires pour qu’ils les expulsent. L’utilisation du chantage à l’inscription au registre de location comme prétexte à l’expulsion est aussi une tactique courante puisque déclarer une location entraîne des taxes que les propriétaires veulent éviter de payer. Selon Zhang Leilei, une militante du F-collective « ils ont tenté de contacter mes parents, ils m’ont fait expulser de mon logement et maintenant ils menacent mes amis et disent que je suis un déshonneur pour la Chine. » Certaines militantes ont été prévenues que ces formes de pression étatique ne cesseront pas tant qu’elles n’auront pas quitté Guangzhou.

C’est l’arrière plan des wagons pour femmes du métro de Guangzhou. Cette politique oblige les femmes a se cantonner à certains espaces pour éviter le harcèlement, plutôt que d’agir sur les causes et les auteurs d’agressions. Elle oblige les femmes à se confronter individuellement à ce problème et cherche à empêcher toute forme de réponse collective. En fait, c’est précisément toutes les formes de réponses collectives que l’État cherche à localiser, contrôler ou supprimer. Les wagons pour femmes sont donc aussi une couverture pour la répression de l’activisme féministe, sous la forme particulière du harcèlement des femmes chez elle – cet espace qui fonctionne si souvent comme base de la violence domestique et sexuelle.

(…)

La fait de passer de griefs individuels ou privés à une réponse collective et publique offre la possibilité d’un véritable contestation non seulement du harcèlement sexuel, mais aussi de la façon dont est valorisé la vie des femmes, la façon dont les normes genrées sont reproduites et utilisées dans la division du travail. Dans ce sens, la nouvelle politique des wagons réservés aux femmes est potentiellement risquée pour le gouvernement. En réprimant les petits groupes féministes, le gouvernement ne risque pas de rencontrer de résistance à grande échelle. Mais, alors qu’un débat et une opposition plus large aux violences faites aux femmes commencent à s’imposer- ce que signale notamment les wagons réservés aux femmes ou la première loi contre les violences domestiques introduite l’année dernière- la répression des femmes qui s’expriment contre la violence genrée sera de moins en moins tenable.

L’État chinois, en réagissant aux récentes campagnes féministes, ré-utilise une vieille stratégie combinant répression et récupération. Mais cette stratégie prend forme en fonction de chaque conflit spécifique. Par exemple les centres de travailleurs, hors du contrôle de l’État, ont connu ces dernières années une lourde répression. Certains de ces espaces organisés indépendamment où les travailleurs peuvent se réunir, socialiser et étudier ont été fermés, obligés de se déplacer ailleurs et leurs organisateurs ont été emprisonnés. Dans le même temps, de nouveaux centres étroitement liés à l’État ont été mis en place et offrent beaucoup de services équivalents. Dans ce cas, comme dans les wagons réservés aux femmes, l’État réprime l’activité auto-organisée et récupère certaines revendications dans l’intention d’empêcher toute action collective à l’avenir.

Comparées aux centres de travailleurs, les dimensions sociales de la répression des féministes est plus immédiatement apparente. Par exemple, il n’est pas immédiatement évident qu’un centre social des travailleurs mis en place dans un quartier ouvrier et fondé par l’ACFTU (la confédération des syndicats) participe d’une stratégie d’apaisement et de recherche de crédibilité et de soutien auprès des travailleurs. D’un autre côté, la réponse aux campagnes féministes récentes a été beaucoup plus publique et pourrait s’avérer plus porteuse de risques pour le gouvernement. Reconnaître certains problèmes peut potentiellement susciter plus d’attention tout en avalisant le mécontentement quant au harcèlement, ce qui pourrait amener un plus grand soutien aux luttes féministes. Pour les femmes qui se sentent concernées par le harcèlement, la solution que propose l’État n’est pas de lutter pour accroitre leur puissance collective mais de retourner dans le refuge soi disant sûr de leur rôle familial traditionnel. Les récents efforts du gouvernement pour réprimer le mouvement queer peuvent être interprétés comme un signe supplémentaire de ses angoisses concernant la reproduction sociale. La répression du mouvement queer et de la liberté sexuelle, revient, au moins en partie, à forcer les femmes à se replier sur la famille et à garantir la pérennité de la famille comme unité de reproduction.

Néanmoins, alors que l’économie chinoise se transforme, que la population vieillit et que les inquiétudes montent concernant la reproduction sociale, des conflits vont continuer à émerger au croisement du genre et du travail. Dans la répression et la récupération des campagnes féministes de Guangzhou, nous entrevoyons peut-être des signaux de ce qui nous attend dans le futur.

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